— Tu t’amuses à me mettre au défi, Louis, dit Adamsberg en souriant, et un ministre n’est pas un enfant.
— C’est entendu. Mais que fais-tu du taureau ?
— Quel taureau ?
— Tu ne te souviens pas ? Le taureau du père Isidore. Quand on était gosses.
— Ah oui. Une haute bête sombre avec une tache blanche au front, c’est cela ?
— Elle-même. Haute et puissante. Et nous, du haut de nos douze treize ans, on avait fait le pari, comme des petits fiers-à-bras, de passer à travers son champ pour prendre un raccourci. Facile, il broutait tout au fond, très loin. On a sauté la barrière et obliqué sur vingt mètres. Si loin qu’il fût, il a relevé la tête et dans une course lente mais déterminée, il a foncé sur nous. On a crevé de trouille. Je te criais en précipitant mes mots qu’un taureau prend mal les tournants et qu’on devait reculer en zigzags rapides jusqu’à la barrière. Mais, non, tu es resté piqué là et tu as étendu ton bras vers lui.
— Je me le rappelle à présent, dit Adamsberg, le regard plissé, souriant toujours. Mais pas les détails.
— Très simple. Je me suis collé dans ton dos, à l’abri, et le taureau a freiné devant toi, baissant la tête, secouant son cou d’un côté à l’autre, soufflant des narines.
— Mauvais signe, dit Adamsberg.
— Et pourtant tu restais là, le bras tendu vers lui, main en avant. Deux fois il a relevé son mufle, deux fois il a soufflé au ras de l’herbe. Puis il t’a regardé de ses gros yeux globuleux, bavant, soufflant toujours et la frayeur me coupa les jambes. Quand je pus me relever, le taureau…
— Corneille ! s’écria Adamsberg. Il s’appelait Corneille !
— Exact, Jean-Baptiste. Quand je pus me relever, il te léchait consciencieusement un doigt, puis l’autre, de son énorme langue violette, puis finalement toute ta main, qui dégoulinait de salive. Nous avons lentement reculé vers la barrière…
— … à laquelle il nous a courtoisement raccompagnés…
— … et sauté sur le chemin.
— Au long duquel il nous a escortés. Qu’essaies-tu de dire, Louis, avec ton affaire de taureau ?
— Qu’on nous enverra des hommes.
— Que le ministre soit enfant ou taureau, supposons qu’il le fasse. Nous et nos quarante-deux hommes devrons investir Louviec, et un bon nombre d’autres former le cordon de surveillance autour du bourg – l’idée ne m’est pas agréable –, avec obligation de montrer ses papiers pour toute personne entrant ou sortant.
— Système radical mais efficace, dit Retancourt. Non seulement le village va grouiller de flics mais les déplacements seront surveillés. Ça va être la rébellion, l’émeute.
— Danglard m’a envoyé une citation à ce propos, dit Adamsberg, il m’en envoie sans cesse. Ah, voilà : « La Bretagne, ce pays des rébellions éternelles et des répressions impossibles. »
— Joli, apprécia Veyrenc, il te dit de qui c’est ?
— On croirait que tu ne connais pas Danglard. C’est d’Alexandre Dumas, dans… attends… Les
— J’avoue que non.
— Vous faites erreur, intervint Johan. Moi, j’entends tout ici. Les gens ont peur, de plus en plus peur. Ils seront ravis de se savoir protégés.
Matthieu s’était plongé dans sa calculette et la reposa sur la table.
— Pour encercler Louviec de manière efficace, dit-il, à savoir un garde pour cent mètres, nous aurions besoin de soixante flics de plus. Ce qui est considérable, Adamsberg.
— Sans offense, dit Berrond, de cet énorme dispositif, vous attendez vraiment quelque chose ?
— Il sera traqué sur son propre terrain, dit Adamsberg, et il a encore une personne à tuer pour achever son œuvre. Compter sur sa patience ? Non. Car il ignorera combien de temps durera cette surveillance, combien de temps il devra attendre pour enfin passer à l’acte ultime de délivrance. Or toute incertitude qui vient soudain contrecarrer un projet de cette importance est difficilement soutenable. Non, sa patience ne tiendra pas la route. Il doit tuer, il veut tuer. Et pour satisfaire cette pulsion, il dressera un plan anti-flics et il commettra une erreur, l’erreur à ne pas faire. Si la prochaine victime vit au village, il est bloqué mais il tente audacieusement le coup. Et il est cuit. Si elle vit hors de Louviec, il se heurte au cordon de sécurité. Il devra donner son nom en sortant et en rentrant, et il se trahit.
— Et s’il prend le risque de tuer dans Louviec ou ailleurs en plein jour ? À l’heure du déjeuner ? Dans l’après-midi ? Et de passer le cordon comme s’il allait au travail, comme d’habitude ? demanda Berrond. Parce qu’il a déjà frappé avant le crépuscule, ou juste après, quand il faisait encore clair.
— Non, affirma Johan en secouant fermement la tête. Faut qu’il ait un truc : du vide. Il n’y a pas que les locaux ici. On est en pleine saison touristique, les rues commencent à se charger dès le matin. Car Louviec, vu comment c’est ancien et pas abîmé, est quasi un village-musée.
— Il est d’ailleurs question de le classer en zone protégée, confirma Matthieu.