— Et ça le mérite, dit Johan en jetant un regard de connaisseur aux voûtes de sa propre auberge. À midi généralement, les touristes achètent un sandwich et ils mangent dehors. Et ils quittent les lieux vers dix-huit heures, dix-huit heures trente. Il y a donc du passage, et pas qu’un peu. Trop risqué pour l’assassin. Et puis on peut le voir d’une fenêtre. Si vous saviez combien de gens d’ici se distraient à leurs fenêtres, les bras croisés sur la balustrade. Ou assis sur une chaise, devant leur porte, à l’affût d’un brin de causette. Non, non, dit-il en secouant de nouveau la tête, croyez-moi, la bonne heure pour tuer, si je puis dire, c’est quand les gens dînent, que les boutiques sont fermées et les touristes rentrés à l’hôtel. Ici, le dîner, c’est entre sept heures trente et neuf heures. Après, les rues sont quasi désertes. Et puis le meilleur moment, c’est bien plus tard, quand l’obscurité protège l’assassin.
— C’est juste, dit Matthieu. Il faudra informer au plus tôt les habitants du meurtre de Katell Menez et de la mise en place d’un dispositif policier de protection. Ils seront d’autant plus vigilants, depuis leurs fenêtres. Mais il est trop tard pour l’édition du journal de demain.
— Et pourquoi vous avez besoin du journal ? demanda Johan. Vous faites circuler la nouvelle ici et là dès demain matin, et dans l’heure qui suit, tout Louviec sera au courant.
Adamsberg jouait à faire tourner un bouchon de bouteille sur la table, l’air assez soucieux.
— Tu penses à quoi ? demanda Veyrenc.
— Je me demande si l’expression « selon leurs dires » est bien correcte.
— Absolument. Et tu penses à autre chose.
— Oui. À l’appel que je dois passer demain au secrétaire du ministre. Ministre sur la tête duquel je ne peux pas poser ma main, Louis, quoi que tu en dises. Pas plus que fixer ses yeux globuleux en lui tendant la main.
— Encore que quand on y pense, dit Johan, songeur, il ait les yeux un peu globuleux.
— Vrai, dit Adamsberg, mais sans l’expression de ceux de Corneille.
— Depuis quand les bovins ont une expression ? demanda Verdun.
— Depuis la nuit des temps. Faible, et très fine, mais il faut la guetter. Expression dans leurs mouvements aussi. Toujours est-il que je vais me faire arroser, et pas par un coup de langue. Cinq jours d’enquête, deux meurtres à ajouter au tableau, et toujours pas d’arrestation.
— Comment comptes-tu t’en sortir ? demanda Veyrenc. Si le ministre n’a pas la finesse de Corneille ?
— Le laisser évacuer sa colère puis parler sans le laisser souffler, sautant d’un argument à l’autre sans lui laisser le temps de me couper. Selon ta méthode des zigzags, si tu préfères. L’étourdir. Et obtenir soixante hommes. Ce qui, comme tu le dis, est considérable et sans doute impossible. Avec une puissante persuasion et beaucoup de veine, on pourrait avoir nos effectifs demain en toute fin d’après-midi. Et démarrer le quadrillage demain soir.
— Vous n’y arriverez pas, dit Verdun. Trop gros, trop lourd. Ces types là-haut sont des pisse-froid bouchés à l’émeri. Pour l’essentiel.
— Le commissaire a déjà fait mollir des pisse-glacé bouchés au ciment, dit Retancourt, rejoignant en cela l’avis de Veyrenc, sous une forme moins raffinée.
XX
Au matin du mercredi, Adamsberg se jeta de l’eau froide sur le visage, avala deux tasses de café, l’œil vissé sur son portable, éclaircit sa voix en chantant la gamme puis décrocha son téléphone. L’attaché du ministre lui avait communiqué son numéro direct et, le cas lui semblant grave, il se défaussa et le mit en ligne avec son supérieur. Retancourt lui avait conseillé de passer un appel vidéo, pour faire jouer la persuasion autant par le visage que par la voix. Retancourt y croyait et lui, non. Mais il lui obéit.
Le commissaire laissa d’abord passer l’orage, cinq jours sur le terrain et deux meurtres de plus, mais qu’est-ce que vous foutez à Louviec ? Vous attendez qu’il neige ?
Adamsberg guettait l’arrivée d’une pause pour placer sa première phrase. Dès qu’il eut commencé, il ne laissa pas respirer le ministre un instant et l’entretint sans interruption pendant treize minutes.
— J’apprécie la stratégie d’enfumer les terriers pour faire sortir les taupes, finit par dire le ministre, dont la voix s’était détendue. Mais vous comprenez bien que je dois obtenir l’aval de la Direction générale de la police.
— Et vous l’obtiendrez, dit Adamsberg avec une douceur confiante, flatteuse, comme si cet écueil ne pouvait être qu’un embarras mineur pour un homme tel que le ministre.
— Dix hélicoptères avec soixante hommes, Adamsberg. Vous serez prévenus du lieu et de l’heure de l’atterrissage, envoyez les voitures vers dix-sept heures. Ils seront accompagnés de camions-cantines et de camions-repos, et de tout le matériel nécessaire. Les hommes seront opérationnels dès ce soir. Je vous mets en garde, commissaire : c’est votre dernière chance.