Souvent pour s'amuser, les hommes d''equipagePrennent des albatros, vastes oiseaux des mers,Qui suivent, indolents compagnons de voyage,Le navire glissant sur les gouffres amers.`A peine les ont-ils d'epos'es sur les planches,Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,Laissent piteusement leurs grandes ailes blanchesComme des avirons tra^iner `a c^ot'e d'eux.Ce voyageur ail'e, comme il est gauche et veule!Lui, nagu`ere si beau, qu'il est comique et laid!L'un agace son bec avec un br^ule-gueule,L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!Le Po`ete est semblable au prince des nu'eesQui hante la temp^ete et se rit de l'archer;Exil'e sur le sol au milieu des hu'ees,Ses ailes de g'eant l'emp^echent de marcher.
Au-dessus des 'etangs, au-dessus des vall'ees,Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,Par del`a le soleil, par del`a les 'ethers,Par del`a les confins des sph`eres 'etoil'ees,Mon esprit, tu te meus avec agilit'e,Et, comme un bon nageur qui se p^ame dans l'onde,Tu sillonnes gaiement l'immensit'e profondeAvec une indicible et m^ale volupt'e.Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;Va te purifier dans l'air sup'erieur,Et bois, comme une pure et divine liqueur,Le feu clair qui remplit les espaces limpides.Derri`ere les ennuis et les vastes chagrinsQui chargent de leur poids l'existence brumeuse,Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuseS''elancer vers les champs lumineux et sereins;Celui dont les pensers, comme des alouettes,Vers les cieux le matin prennent un libre essor,— Qui plane sur la vie, et comprend sans effortLe langage des fleurs et des choses muettes!
La Nature est un temple o`u de vivants piliersLaissent parfois sortir de confuses paroles;L'homme y passe `a travers des for^ets de symbolesQui l'observent avec des regards familiers.Comme de longs 'echos qui de loin se confondentDans une t'en'ebreuse et profonde unit'e,Vaste comme la nuit et comme la clart'e,Les parfums, les couleurs et les sons se r'epondent.Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,— Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,Ayant l'expansion des choses infinies,Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encensQui chantent les transports de l'esprit et des sens.