Ma pauvre muse, h'elas! Qu'as-tu donc ce matin?Tes yeux creux sont peupl'es de visions nocturnes,Et je vois tour `a tour r'efl'echis sur ton teintLa folie et l'horreur, froides et taciturnes.Le succube verd^atre et le rose lutinT'ont-ils vers'e la peur et l'amour de leurs urnes?Le cauchemar, d'un poing despotique et mutin,T'a-t-il noy'ee au fond d'un fabuleux Minturnes?Je voudrais qu'exhalant l'odeur de la sant'eTon sein de pensers forts f^ut toujours fr'equent'e,Et que ton sang chr'etien coul^at `a flots rythmiquesComme les sons nombreux des syllabes antiques,O`u r`egnent tour `a tour le p`ere des chansons,Phoebus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.
^O muse de mon coeur, amante des palais,Auras-tu quand janvier l^achera ses Bor'ees,Durant les noirs ennuis des neigeuses soir'ees,Un tison pour chauffer tes deux pieds violets?Ranimeras-tu donc tes 'epaules marbr'eesAux nocturnes rayons qui percent les volets?Sentant ta bourse `a sec autant que ton palais,R'ecolteras-tu l'or des vo^utes azur'ees?Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir,Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois gu`ere,Ou, saltimbanque `a jeun, 'etaler tes appasEt ton rire tremp'e de pleurs qu'on ne voit pas,Pour faire 'epanouir la rate du vulgaire.
Les clo^itres anciens sur leurs grandes murailles'Etalaient en tableaux la sainte v'erit'e,Dont l'effet, r'echauffant les pieuses entrailles,Temp'erait la froideur de leur aust'erit'e.En ces temps o`u du Christ florissaient les semailles,Plus d'un illustre moine, aujourd'hui peu cit'e,Prenant pour atelier le champ des fun'erailles,Glorifiait la mort avec simplicit'e.— Mon ^ame est un tombeau que, mauvais c'enobite,Depuis l''eternit'e je parcours et j'habite;Rien n'embellit les murs de ce clo^itre odieux.^O moine fain'eant! Quand saurai-je donc faireDu spectacle vivant de ma triste mis`ereLe travail de mes mains et l'amour de mes yeux?