…quelques jours, un agent de l’Hepta est venu me rendre visite. Il ne paraissait pas jouir de toute sa raison. Il présentait tous les symptômes du possédé – paroles incohérentes, yeux exorbités, gestes saccadés –, puis j’ai deviné qu’il avait subi une modification à distance de ses nanotecs correctrices, que deux êtres cohabitaient en lui, que deux volontés s’exprimaient par sa bouche. J’ai cru comprendre que le nouveau gouvernement estérien, appuyé par l’Église, avait déclaré illégal le mouvement mentaliste et constitué sa propre équipe de manipulateurs et de correspondants. Ainsi donc, mon interlocuteur recevait des ordres télémentaux contradictoires, les mentalistes s’étant réorganisés pour continuer à œuvrer dans la clandestinité. D’un côté il m’affirmait qu’il était entré au service de l’empereur – Jzor ou Zjor, à ce qu’il m’a semblé entendre –, de l’autre il me soutenait qu’il continuait de travailler pour le Sexta-libre (je suppose que les membres permanents de l’ancien Hepta ne sont désormais plus que six ; libres, il m’étonnerait fort qu’ils le soient un jour). Enfin, il me parlait, avec des sanglots dans la voix, d’une femme qu’il n’aurait jamais dû quitter. En bref, je n’ai rien retenu de très intéressant de ses propos, hormis le fait que notre chère Église a pris le contrôle d’Ester, ce qui, évidemment, me réjouit au plus haut point. La perturbation de ses nanotecs, et par extension de son cerveau, n’en fera un allié ni fiable ni efficace. Il risque de développer rapidement une schizophrénie pathologique qui le rendra insaisissable, voire dangereux.
Je ne puis donc compter sur personne d’autre que moi-même pour évaluer la situation et prendre les mesures appropriées. Et j’en suis arrivé à conclure qu’il est préférable de mettre fin à cette expérience dont nous avons perdu le contrôle, que nous n’avons pas le droit de semer des germes infectés sur le nouveau monde, qu’il faut lui garder sa virginité en attendant de lui envoyer une population réellement sélectionnée, non mêlée, non hasardeuse.
Les tuer, disais-je.
Ma décision est irrévocable. Seul je n’y arriverai pas, mais mes alliés seront bientôt opérationnels, ma légion, forte de mille soldats, se répandra en silence dans les entrailles du vaisseau pour accomplir sa mission purificatrice.
Qu’il est douloureux d’écrire ! Mais je me devais de fixer cette déclaration de guerre sur le papier afin de lui conférer un tour solennel. Ma plume restera dorénavant rangée dans son écrin, j’ai mieux à faire que de noircir des pages qui erreront à jamais dans l’indifférence du vide. Un dernier mot cependant pour évoquer mon soulagement et mon allégresse : je retrouve les sensations exaltantes que j’éprouvais tandis que, jeune moncle, je parcourais les rues de Vrana à la recherche des ennemis de l’Un, le poignard à la main et la joie au cœur.
Extrait du journal du moncle Gardy.