La solution se présenta sous la forme d’un petit moncle qui avait remonté sa robe noire jusqu’en haut des cuisses et avait couru aussi vite que possible afin de prévenir les fuyardes que le commandant de l’armée kropte avait mobilisé tous ses soldats pour, selon ses propres termes, « ramener ces possédées par la peau des fesses ».
Il avait fendu les rangs serrés du groupe étiré dans la coursive et s’était dirigé sans hésitation vers Ellula, ayant compris, à la lueur de ce qui s’était passé sur la place des quartiers moncles, qu’elle était l’âme de ces femmes tandis que l’ancienne assassinée par l’officier n’en avait été que la porte-parole.
Ellula refoula la méfiance spontanée qu’elle éprouvait vis-à-vis de cet ecclésiastique au corps d’enfant et au visage de pierre. La lumière des appliques luisait sur son crâne rasé recouvert d’une fine couche de sueur. Les femmes, curieuses, se bousculaient pour l’observer : des moncles, on ne savait pas grand-chose, sinon que certains récits de l’Amvâya décrivaient les robes-noires comme les ennemis les plus acharnés du peuple kropte.
« Pourquoi nous avez-vous prévenues ? demanda Ellula en essayant de capter une expression dans les yeux sombres de son vis-à-vis.
— Peu importe. Si vous ne débloquez pas rapidement ces portes, les soldats kroptes vous coinceront et vous reconduiront de force dans vos quartiers.
— Nous n’avons aucune idée de la manière…
— Je sais les ouvrir, coupa le moncle. Je n’ai rien d’autre à faire que d’explorer les recoins de notre petit monde. J’ai découvert un passage qui ne nécessite pas de protection particulière. La chaleur y est intense mais supportable. Je ne me suis pas encore présenté : je suis le moncle Artien.
— Pouvez-vous nous…
— Nous avons assez perdu de temps ! »
Suivi d’Ellula, le moncle Artien se rendit d’une démarche tressautante de charognin vers la niche qui abritait le clavier. Les ventres-secs qui s’obstinaient à manipuler les leviers s’écartèrent pour lui céder la place. Ses doigts pianotèrent avec une grande vivacité sur les touches, puis, après qu’un claquement bref eut retenti, il enfonça successivement trois manettes. Des questions fusèrent tout au long de la colonne. Celles qui ne voyaient rien s’inquiétaient de savoir ce qui se passait à l’avant, d’autant que le bruit d’une intervention imminente de l’armée des patriarches était parvenu jusqu’à elles et qu’elles percevaient une rumeur grandissante dans les coursives proches.
La troisième porte s’entrebâilla en silence, surprenant les femmes qui se tenaient à proximité et qui se reculèrent d’un pas.
« Suivez-moi, dit le moncle Artien. Il y en a quatre autres à ouvrir. »
Il saisit le bord du panneau rond, l’ouvrit en grand et s’engouffra dans le sas, une pièce exiguë, habillée d’un métal lisse, inondée d’une lumière brutale, aveuglante. Une porte en tout point identique se découpait sur la cloison du fond, un socle se dressait à sa droite, également équipé d’un clavier et d’un jeu de manettes. Tandis que les femmes, conduites par Ellula, s’introduisaient avec prudence dans le sas, l’ecclésiastique courut vers le socle et accomplit la même succession de gestes vifs, précis, quasi mécaniques.
Si la chaleur ne grimpa que de quelques degrés dans le deuxième sas, elle monta brutalement dans le troisième et devint presque insupportable dans le quatrième. Lorsque le moncle eut réussi à déverrouiller la cinquième porte, ils débouchèrent sur une immense étendue d’eau d’où montait une fine dentelle de vapeur transpercée par des faisceaux provenant d’invisibles projecteurs. Une passerelle étroite bordée de garde-corps, fixée au plafond par des montants métalliques verticaux, partait de la plate-forme carrée qui jouxtait le sas, surplombait l’élément liquide et se perdait dans l’obscurité qui occultait l’autre rive.
« La troisième cuve de refroidissement du réacteur nucléaire, précisa le moncle Artien. Ici, la température est d’une cinquantaine de degrés. Elle atteint quatre-vingts dans la deuxième et plus de cent cinquante dans la première. »
Au gré des frémissements de la surface de l’eau, des caresses de lumière soulignaient les limites de la gigantesque salle, les poutrelles du plafond, les étais des cloisons, les rebords de la cuve. Les volutes de vapeur s’entrelaçaient dans un ballet aérien et perpétuel, dessinaient de somptueuses arabesques que les faisceaux obliques paraient d’éclats fugitifs et chatoyants. L’eau semblait peuplée de centaines d’esprits qui s’invitaient à un bal silencieux et majestueux.