Le regard du Taiseur se promena sur Ellula, sur Clairia, sur leurs compagnes des premiers rangs. Depuis combien de temps, si on exceptait les spectatrices de leur procession dans les rues de Vrana – mais alors ces dernières n’avaient été que les aspérités anonymes d’une multitude cimentée par la haine –, n’avait-il pas contemplé de femmes ? Dix, quinze ans ? Il avait assouvi ses pulsions sexuelles les plus pressantes avec quelques-uns de ses codétenus, avec Lœllo en particulier, dans l’enceinte du pénitencier, mais, même si ses relations avec l’autre sexe n’avaient pas abouti à un résultat très probant au cours de sa vie d’homme libre, il était traversé devant les visiteuses par une intense émotion, quelque chose comme un appel profond de ses fibres, une aspiration originelle, fondamentale.
« Qu’est-ce qu’elles veulent ? demanda-t-il.
— Je leur laisse le soin de vous en faire part, dit le moncle en invitant, d’un geste de la main, Ellula à répondre.
— Si nous restons plus longtemps sur cette passerelle, monsieur, un grand nombre des nôtres ne pourront pas passer de votre côté, déclara la jeune femme d’une voix dont elle s’efforça de maintenir jusqu’au bout la fermeté.
— Pourquoi voulez-vous passer de notre côté ? insista l’ancien mentaliste. Nous sommes des criminels, la pire racaille qu’Ester ait jamais engendrée…
— Nous perdons du temps ! protesta le moncle. Elles auront tout le loisir de vous l’expliquer lorsqu’elles seront en sécurité. »
Le Taiseur se frotta le menton et jeta un nouveau coup d’œil en direction du tumulte.
« D’accord, murmura-t-il. Essayons d’abord d’arrêter cette foutue guerre. »
Il pivota sur lui-même et, d’un ample mouvement du bras, engagea les femmes et le robe-noire à lui emboîter le pas.
« Ils arrivent, chuchota Abzalon. On a perdu le contact avec le Taiseur.
— C’est sans doute que ces bâtards l’ont égorgé ! glapit Kraer. Dégage-moi cette passerelle, Ab !
— On devrait peut-être attendre un peu…
— Fonce et tire dans le tas, bordel, c’est clair ?
— Faut pas m’parler comme ça, Kraer.
— Excuse, Ab, mais ça urge. »
Abzalon transpirait de plus belle à l’intérieur de sa combinaison et, à cause de la buée de plus en plus épaisse, il ne discernait qu’un mouvement flou devant lui, une vague étroite et dense qui submergeait peu à peu la passerelle. Alors il prit une longue inspiration, releva le canon de son foudroyeur et s’ébranla. Curieusement et bien que la première bataille contre les Kroptes l’eût profondément meurtri, il ne ressentait aucune haine, aucune rage, aucune excitation, il éprouvait même une sorte de répugnance à obéir aux ordres de Kraer et de ses partisans, à être leur Holom, le soldat de leurs désirs ténébreux. Et puis il jugeait déloyal de foudroyer des hommes qui n’avaient à lui opposer que des lances et des épées de bric et de broc. Il accomplirait toutefois son devoir parce qu’il avait une soif éperdue de reconnaissance et que sa force, sa férocité étaient les seuls présents qu’il pouvait déposer aux pieds de ses frères humains. Il se rendit compte que la vague ennemie prenait de la vitesse. Probablement l’avaient-ils repéré, se ruaient-ils sur lui comme un troupeau d’arcarins cornus afin de le renverser, de le piétiner. Il se campa sur ses jambes, cala le foudroyeur contre son ventre et attendit encore un peu avant de faire feu.
« Où t’en es, Ab ? »
La voix de Kraer eut le même effet sur son cerveau qu’un courant magnétic à haute tension. Il perdit le contrôle de son index replié sur la détente. Aucune onde foudroyante ne sortait du canon, il avait pourtant l’impression d’avoir enfoncé le court levier jusqu’à la garde. Il se demanda s’il n’avait pas oublié de débloquer le cran de sûreté. Les autres n’étaient plus qu’à une vingtaine de mètres. Ses yeux guettaient l’apparition d’une rigole qui aurait tracé un sillon clair au milieu du rideau de buée. Il entrevoyait une vague silhouette de couleur grise qui agitait les bras comme un épouvantail articulé des vergers industriels du continent Nord, puis, derrière elle, d’autres formes, plus sombres, plus floues.
« Ab ? »