Les dernières femmes de la colonne s’engouffrèrent dans la coursive basse des quartiers des deks. Les Kroptes lancés à leur poursuite n’avaient pas insisté lorsqu’ils avaient vu se dresser devant eux une quinzaine de deks vêtus de combinaisons grises et armés de lances ou de masses d’armes. Ils avaient capturé trois ou quatre fuyardes sur la passerelle et s’étaient repliés avec ce maigre butin. L’une d’elles s’était débattue avec une telle énergie qu’elle avait basculé par-dessus la rambarde et entraîné son ravisseur dans sa chute. Alourdis par leurs vêtements, ils avaient coulé comme des pierres dans l’eau de la cuve. Une autre, dont la robe s’était déchirée de haut en bas, avait été frappée à la tête et traînée pratiquement nue sur le plancher.
Postée d’un côté de la porte du quatrième sas, Ellula estimait qu’un peu plus de huit cents épouses et ventres-secs étaient parvenues à traverser la cuve, qu’une centaine d’entre elles, par conséquent, avaient été reprises par les hommes d’Eshan Peskeur. Des doutes venaient à présent la harceler avec la même virulence que les zihotes dans les étables d’Isban Peskeur : à cause d’elle, Samya était morte et cent femmes subiraient dans les heures à venir une humiliation pire que celle des ventres-secs, pire que celle qu’elle avait elle-même endurée dans le grand temple de l’Erm. Les patriarches s’acharneraient sur les captives pour dissuader les autres épouses de s’enfuir, pour se resserrer autour des valeurs fondatrices. Elles expieraient pour toutes celles qui avaient eu l’audace de partir, de céder à la tentation de l’egon.
Elle avait de surcroît aperçu les visages et croisé les regards de certains deks, et elle se demandait si elles n’avaient pas opté pour un remède pire que le mal. Les femmes ne paraissaient avoir aucune chance de connaître le bonheur avec ces hommes aux trognes ravagées par la souffrance, le désir et la haine. Elles éviteraient peut-être une guerre inutile, et encore, la réaction d’Eshan et de ses soldats montrait que les deux camps n’étaient pas au bout de leurs peines. Elles paieraient un tribut exorbitant. Jusqu’au bout, y compris dans leur propre révolte, dans cette tentative désespérée d’infléchir le cours de leur destin, les femmes kroptes étaient-elles incapables de se défaire de la fatalité qui s’attachait à leurs pas ?
Les portes des sas se refermèrent l’une après l’autre. Le dek qui semblait inconsolable d’avoir tué son compagnon par erreur avait reposé délicatement le cadavre sur le plancher de la coursive et retiré sa combinaison. Sa chemise et son pantalon détrempés révélaient les aspérités de sa peau. Il ressemblait à un arbre desséché à l’écorce dure et blessante. Au bout des branches épaisses et noueuses de ses bras avaient poussé des mains gigantesques, comme s’il s’était projeté tout entier dans ces deux excroissances faites pour briser, pour broyer, négligeant de couvrir son crâne de cheveux et ses joues de barbe. Il portait comme un aveu sa monstruosité sur son visage, et pourtant ce n’était pas lui qu’Ellula redoutait le plus. Il avait une manière de promener sur elle ses yeux globuleux qui évoquait la candeur et la pureté de l’enfance. Elle ne l’avait jamais rencontré dans ses visions, mais des images l’effleuraient à présent qui le concernaient, visages de femmes terrorisées, crânes brisés comme de vulgaires brindilles, sang, éclats de cervelle, cadavres décapités, démembrés, projetés à travers les vitres, abandonnés sur un terrain vague…
Le flot serré des épouses et des ventres-secs s’écoulait lentement dans la coursive basse. Tout en reprenant leur souffle et leurs esprits, elles observaient ces hommes qui surgissaient l’un après l’autre des coursives adjacentes et les détaillaient avec la même crudité que des fermiers kroptes examinant des yonakas. Ils se massaient sur la petite place qui précédait le labyrinthe, toujours armés de leurs lances ou de leurs masses d’armes, les yeux brillants, se poussant, se bousculant, se disputant pour apercevoir les femmes qui marchaient en tête, le visage en partie dissimulé par leur coiffe. Si deux ou trois ne purent retenir une réflexion égrillarde, la plupart gardaient le silence, intimidés, troublés.
À l’arrière, devant la porte close du troisième sas, un dek escorté d’une dizaine d’hommes se présenta à Ellula. Grand, mince, cheveux ondulés, sourire cauteleux. D’emblée elle ne l’aima pas : lui cachait sa monstruosité sous ses dehors affables.
« Je m’appelle Kraer. Les deks nous ont chargés, moi et mes hommes, de les représenter. »
Légèrement en retrait, abattu, Abzalon contemplait le visage exsangue du Taiseur caressé par le rayon d’une applique. Il avait réduit au silence l’homme qui aurait trouvé les mots et l’attitude justes pour empêcher Kraer et les siens d’exploiter la situation. Ces profiteurs, ces charognards se réserveraient les meilleures parts et briseraient le rêve de réconciliation de l’ancien mentaliste.