La voix de Kraer à nouveau. Abzalon n’avait pas appris à respecter cet homme au regard fuyant et au sourire fourbe, mais il le tolérait parce qu’il avait su lui donner de l’importance et qu’il avait eu l’intelligence d’épargner le Taiseur. Il se rendit compte qu’il appuyait sur le pontet, rectifia immédiatement la position. La silhouette grise, parvenue à moins de dix mètres, tendait les bras dans sa direction comme si elle tenait une lance. Une voix intérieure lui hurla de ne pas tirer, mais son corps ne lui obéissait plus et la détente s’enfonça en souplesse sous l’épais tissu enserrant son index. Le trait lumineux, éblouissant, jaillit de la bouche du canon, embrasa la surface de la cuve, percuta l’adversaire au niveau de la poitrine : l’impact l’arrêta net dans sa progression, le projeta en arrière, faillit le renverser, mais il se rééquilibra en s’aidant de ses bras, parcourut encore quelques pas et s’effondra au pied de la rambarde.
Les rigoles tant attendues dégoulinèrent sur le hublot d’Abzalon. À la faveur des étroits sillons, il s’aperçut que les ennemis, pétrifiés sur la passerelle, portaient des robes, des coiffes, et ne brandissaient aucune arme. Il baissa les yeux, observa le visage de l’homme qu’il venait d’abattre, reconnut le Taiseur. Son sang se glaça, un spasme lui contracta les entrailles, le foudroyeur lui échappa des mains et tomba à ses pieds, une plainte étranglée monta de sa gorge.
« Qu’est-ce qui se passe, Ab ?
— J’ai… j’ai flingué le Taiseur, gémit Abzalon.
— Bon débarras ! ricana Kraer. Ses conneries de mentaliste commençaient à nous les briser. Et les Kroptes ?
— Il avait baissé sa têtière, je l’ai pas reconnu…
— Je te demande ce que fabriquent ces putain de Kroptes, Ab ! »
Désespéré, Abzalon eut le réflexe de relever la tête et de regarder devant lui : c’étaient bien des femmes et un moncle qui se pressaient devant lui.
« Des femmes, bredouilla-t-il.
— Quoi, des femmes ? »
Abzalon s’accroupit et fixa jusqu’au vertige le visage inerte du Taiseur. Il pria les dieux qu’il connaissait et ceux qu’il ne connaissait pas de redonner un souffle de vie à ce compagnon qui, avec Lœllo, avait été le seul à lui apporter un peu d’amitié et de réconfort entre les murs de pierre ou de métal de ses prisons successives, d’effacer la cavité aux bords déchiquetés et noircis qui s’étendait de son épaule gauche jusqu’à son abdomen et abritait un magma d’étoffe et de chair calcinées.
« Quoi, des femmes ? » croassa Kraer.
Abzalon faillit saisir le foudroyeur et en retourner le canon contre son cœur. Seule la mort pourrait le délivrer de l’insaisissable démon qui exploitait avec une rare cruauté ses failles affectives et sa brutalité. Il l’avait poussé à tuer un ami, un frère de hasard, exigeant de lui un sacrifice déchirant, choisissant sa victime non plus dans le grouillement anonyme de Vrana ou dans l’enceinte du pénitencier mais dans le cercle de ses proches. Abzalon examina le canon luisant et encore fumant du cracheur de feu. Le Taiseur avait eu raison quelques minutes plus tôt, ce genre de truc pourrissait l’existence.
« Ab, réponds, bordel de merde !
— Tu vas fermer ta grande gueule, Kraer ! » cracha Abzalon de toutes ses forces dans le micro de l’intercom.
Une petite lueur s’alluma dans son désespoir et il se souvint du Qval dans les souterrains de Dœq. Quelque part dans cet univers, il existait des êtres, humains ou non, qui pouvaient l’aider à comprendre pourquoi le monde se ruinait autour de lui, pourquoi il attirait la malédiction comme les gigantesques antennes du pôle Nord estérien captaient l’énergie magnétic du cosmos, pourquoi il s’obstinait à vivre tandis que ceux qui gravitaient autour de lui étaient condamnés à disparaître.
Quelqu’un lui agrippa l’épaule. Il releva la tête, entrevit d’abord une tache noire devant son hublot, puis une face blême et glabre, reconnut le petit ecclésiastique qui avait pris la défense des deks face au vieux moncle.
« Ab, si tu réponds pas tout de suite, on y va ! glapit Kraer.
— Restez où vous êtes ! »