— J’ai connu autrefois un jeune homme au cœur pur du nom d’Eshan Peskeur, sur le char à vent qui nous conduisait au domaine de son père, je rencontre aujourd’hui un patriarche au cœur aussi dur qu’un rocher du massif de l’Éraklon.
— Je veux seulement amener mon peuple à bon port.
— Ton peuple ? Tu as semé la violence pour lui apparaître comme son sauveur. Ton plus grand exploit ? Avoir attaqué une ambassade de quarante deks guidés par un esprit de paix. Ces femmes aux yeux morts contempleront pour l’éternité le fond de ta conscience, Eshan Peskeur.
— Elles te maudissent, Ellula Lankvit, cracha-t-il. Tu es celle qui a prêché la révolte, qui les a entraînées sur la pente de l’egon. »
Il avait ce regard luisant, cette crispation de la bouche qui préludaient à un accès de violence. Ellula prit peur, regretta de ne pas avoir parlé de cette visite à Abzalon, espéra qu’il serait en mesure d’entendre ses cris au cas où Eshan se jetterait sur elle. Cependant, le Kropte prit une longue inspiration et parvint à recouvrer sa maîtrise.
« Nous nous sommes de nouveau placés sous l’autorité de l’eulan Paxy, poursuivit-il d’une voix légèrement tremblante. Il nous a permis de garder notre armée de défense. J’ai obtenu que soient pardonnées toutes les épouses qui ont quitté leur famille et abandonné leurs enfants. Si elles acceptent de revenir, il ne leur sera fait aucun mal et elles reprendront leur place auprès de leur mari comme si elles n’étaient jamais parties.
— Je leur ferai part de sa proposition, mais je crains que la plupart d’entre elles n’aient aucune envie de retourner dans les domaines. Elles ont eu des enfants, les deks sont de bons maris, de bons pères…
— Où sont tes enfants, Ellula ? »
Une ombre de tristesse voila le visage de la jeune femme.
« L’ordre cosmique n’a pas encore…
— Ces mots, dans ta bouche, résonnent comme un blasphème ! siffla-t-il.
— J’essaie pourtant de me conformer à ses commandements.
— Il t’ordonne, par ma bouche, par la bouche de l’eulan Paxy, de reprendre ta place parmi les tiens.
— Il ne passe pas par vos bouches pour me parler. »
Eshan perdit à nouveau son contrôle, leva le bras, abattit son poing fermé sur l’étagère centrale qui servait de table. Les cloisons vibrèrent et les restes des plateaux-repas s’entrechoquèrent.
« Un mot de toi, un seul, et je t’imposerai comme épouse auprès de ma mère.
— Tu oublies que je suis déjà mariée deux fois…
— Ton mariage avec mon père n’a jamais été consommé, le rayon d’étoile est prêt à l’annuler. Quant à l’autre, il ne revêt aucune valeur à mes yeux. Tu couches avec un… monstre, ajouta-t-il en désignant la couchette. Je comprends que tu aies eu pitié de lui mais tu n’as pas le droit de…
— Je vois un monstre ici, et ce n’est pas lui, l’interrompit Ellula d’un ton calme mais résolu. Pars maintenant, Eshan Peskeur, et ne cherche pas à me revoir, nous n’avons plus rien à nous dire. »
Il tritura son chapeau, se dandina d’une jambe sur l’autre, puis il se dirigea d’un pas chancelant vers la porte. La main sur la poignée, il se retourna et enveloppa la jeune femme d’un regard brûlant.
« Je n’ai jamais cessé de t’aimer, Ellula. Si tu m’avais accepté, les choses auraient été différentes… »
Lorsqu’il fut sorti, Ellula s’allongea sur la couchette et pleura à chaudes larmes.
« Tu n’as donc pour moi aucun désir ? »
Assis sur l’étagère basse qui leur servait de banc, embarrassé, Abzalon baissait la tête comme un enfant pris en faute. Lœllo avait apporté le troisième repas du jour quelques minutes plus tôt. Il leur avait annoncé, avec de la fierté dans la voix, que Clairia attendait leur deuxième enfant. Le premier, Laslo, atteignait maintenant ses deux ans, marchait comme un vrai petit homme et leur jouait des tours pendables.
« Il adore écouter chanter sa mère, comme moi, avait précisé le Xartien. Et vous, quand est-ce que vous lui faites une petite amie ? »
Il s’était aperçu du malaise engendré par sa question, s’était mordu les lèvres et avait aussitôt pris congé.
Le désir, Abzalon ne savait pas à quoi ça correspondait. Bien sûr, il aimait le contact des mains d’Ellula sur son corps, il aimait se serrer contre elle et se blottir dans sa chaleur, il aimait rester près d’elle et l’écouter respirer, mais rien d’autre ne s’éveillait en lui qu’une douleur sourde au bas-ventre, la même qu’il avait ressentie dans la chambre de la prostituée de Vrana et qui avait déclenché sa colère meurtrière. Sitôt qu’Ellula essayait de le caresser à cet endroit, il se détournait ou s’en allait.
« Regarde-moi, Abzalon. »