Les premiers mariages entre les femmes kroptes et les deks furent célébrés un an seulement après le départ de l’Estérion, et c’est votre serviteur qu’ils choisirent pour en assurer l’office. Quatre-vingts ans plus tard, j’en retire toujours de la fierté, même si, j’en suis conscient, mon ministère s’exerça par défaut : ils aspiraient à marquer leur union du sceau du sacré et j’étais le seul religieux disponible. Les femmes ne voulaient pas entendre parler des eulans, lesquels ne se seraient de toute façon pas déplacés ; les deks n’avaient plus avec leurs confessions d’origine que des rapports très distendus. Le rituel matrimonial de l’Église monclale me paraissait inapproprié pour la circonstance : il consiste en une mise en garde sévère contre les dangers du mélange génétique, propose – impose – aux époux la stérilisation et le recours à la technique monoclonale. Je dus donc imaginer, dans une vision syncrétique très éloignée de l’idéal de l’Un, un rituel qui contentât les uns et les autres, qui évoquât l’ordre cosmique cher aux Kroptes, les dieux et les magiciens de l’Astafer, l’Omni et sa vision fraternelle, les héros de l’Oulibaz, les ancêtres des Grandes Assuors et bien d’autres encore. Du Moncle je ne conservai que la robe noire, mon surnom et le seul vêtement qui fût à ma disposition, ainsi que le concept global de l’Un, lequel n’est finalement qu’une façon comme une autre de décrire le grand principe universel.

Les cérémonies se tinrent dans la grande salle aux alvéoles, transformée pour l’occasion en un temple orné par des centaines de guirlandes multicolores fabriquées par les épousées. Derrière l’autel, le relief alvéolaire où le Taiseur avait, convaincu les deks de former une ambassade, avait été tendu le drap sur lequel Torzill avait dessiné le plan de l’Estérion. Je me suis aperçu après coup que cette esquisse, réalisée par un homme qui n’avait pas la possibilité de se déplacer, se rapprochait de la réalité d’une manière saisissante. Torzill s’était projeté tout entier dans son œuvre de cartographe, sans doute parce que, davantage que les autres, il avait besoin de représenter ce pays métallique et volant que son infirmité l’empêchait d’explorer.

Le premier jour, une trentaine d’unions furent célébrées. La salle était comble, les femmes avaient transformé leurs robes afin de leur donner un petit air de fête et avaient confectionné, avec les surplus de tissu, des gilets et des rubans pour les hommes. Du haut de l’alvéole, je vis d’abord Ellula et Abzalon fendre les rangs serrés de l’assistance. Je ne suis pas un spécialiste en matière d’esthétique féminine, mais je puis dire que la beauté d’Ellula, radieuse dans ses vêtements d’un blanc immaculé dont sa chevelure dénouée était le seul ornement, me bouleversa. J’ai décelé de la gravité dans son regard – les mots « douleur » et « peur » seraient sans doute plus proches de la vérité mais je n’ose les employer – et j’ai deviné que, si cette union ne s’accomplissait pas contre sa volonté, elle sacrifiait une part d’elle-même pour se plier à un ordre qu’elle était la seule à connaître. Abzalon avait l’air quant à lui d’un enfant perdu dans sa tenue grise que rehaussaient un ruban bleu, survivance des coutumes kroptes, et un court gilet de couleur pourpre. Il ne savait visiblement pas quel comportement adopter, oscillant entre allégresse et inquiétude, tantôt souriant d’un air béat, tantôt promenant des yeux effarés sur l’assistance, tantôt me lançant des regards désespérés comme un naufragé à la recherche d’une terre au milieu des flots hostiles. J’ai appris par la suite qu’Ellula avait déjà épousé un patriarche kropte avant l’invasion du Sud par les Estériens du Nord, mais, d’après ce que m’ont rapporté ses compagnes, ce mariage n’avait jamais été consommé et l’aventure matrimoniale restait pour elle un mystère. Bien qu’ayant une opinion sur la question, je ne saurai sans doute jamais pourquoi elle a choisi de la vivre en compagnie d’un homme tel qu’Abzalon. Ses visions, cet ordre secret auquel je faisais allusion quelques instants plus tôt, ont probablement tenu une place importante dans sa décision.

Je vis ensuite approcher Lœllo et Clairia. La jeune femme renfrognée que j’avais découverte dans le quartier des moncles s’était épanouie. Oh, elle n’atteindrait jamais à la perfection épurée d’Ellula, car peu d’êtres humains peuvent prétendre à cette grâce éthérée dont les dieux – ou l’Un, l’ordre cosmique, les magiciens, etc. – se montrent si avaricieux, mais le bonheur irradiant son visage escamotait ses défauts ou faisait ressortir ses qualités. Elle avait opté pour une robe d’un jaune éclatant, comme pour symboliser cette lumière qui avait surgi dans sa vie après une très longue période de ténèbres. Lœllo riait et répondait aux plaisanteries que lui lançaient les deks, mais il était empli, je crois, d’une émotion intense. Il allait enfin fonder une famille, il ne serait plus le fzal omnique, l’homme par qui s’interromprait la lignée, il n’était plus condamné à fréquenter la seule compagnie de ses souvenirs, de ses remords.

Je vis d’autre couples se diriger vers l’autel, Belladore et Juna, dont j’appris ensuite qu’elle fut l’épouse du même patriarche qu’Ellula, Jérem et Mohya, Orgal et Sveln, Yzag et Athna… et bien d’autres que je ne citerai pas ici, qu’ils me pardonnent, la liste serait trop longue et fastidieuse.

J’avais préparé un préambule dont j’étais assez satisfait – vous ai-je déjà avoué que j’ai l’autosatisfaction facile ? – mais si grande était ma nervosité que j’oubliai complètement de le prononcer. L’autre jour, je suis tombé par hasard sur ce texte et je me dois de reconnaître que mon manque de maîtrise leur a épargné un moment pénible. Que de grandiloquence, que de redondance, que de fatuité en si peu de lignes ! Je croyais me surpasser, pressé d’épouser le cours d’une histoire que je pressentais glorieuse, mes mots m’avaient dépassé. Mes ouailles n’avaient pas besoin de mon éloquence pour souligner la solennité de l’instant. Dans l’environnement du vide, à l’intérieur d’un vaisseau qui file à plus de trente mille kilomètres-seconde dans l’espace infini, la vie se fait toujours plus intense, à la limite du supportable, et les cérémonies qui la célèbrent prennent une densité inouïe.

Extrait du journal du moncle Artien.
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