Ils se rendirent aux arguments de l’ancien pilote, plièrent les combinaisons et les posèrent devant la porte du sas. Puis ils remontèrent la coursive et arrivèrent sur une place octogonale où se découpaient huit bouches aux cintres arrondis. Le décor ne changeait pas – métal gris, lisse, rampes lumineuses – mais les lieux étaient agencés de façon différente, les plafonds étaient plus hauts, les passages, les escaliers et les places plus larges. Ils hésitèrent pendant quelques instants sur la direction à suivre. Ils rejetèrent catégoriquement l’idée de se séparer, comme le suggéra sans conviction le Taiseur, et décidèrent de s’engager dans la coursive qui se trouvait dans l’exact prolongement de celle qu’ils venaient de parcourir. Abzalon regretta de ne pas avoir emporté avec lui la barre de fer. Il avait plutôt l’habitude de régler ses affaires à coups de tête ou de poing mais, après avoir traversé une cuve qui prenait la dimension d’un océan dans cet univers clos, ils s’aventuraient sur un rivage mystérieux, ignoraient à quel genre d’hommes ou de créatures dérivées ils allaient être confrontés. Pour en avoir souvent bénéficié, Abzalon ne concevait aucun doute sur les perceptions de Lœllo et recouvrait instantanément les réflexes qui l’avaient conditionné pendant des années dans la fosse de Dœq. Des grincements, des claquements brisaient le ronronnement monocorde du moteur.

Ils parcoururent la coursive en silence, veillant à faire le moins de bruit possible, redoutant l’intrusion d’un RS. Ils ne pourraient compter sur personne pour les ramener dans leurs quartiers si un rayon paralysant les touchait. Aucun d’eux ne l’aurait avoué, mais ils pensaient à cet instant que Lœllo avait eu raison, qu’il aurait mieux valu prévenir l’ensemble des deks et mettre sur pied une expédition structurée. Ils s’étaient coupés de leur base et, même alertés par le Xartien, les autres n’auraient pas la possibilité d’intervenir. Elaïm était le seul ancien pilote des cinq mille deks, le seul qui eût une connaissance étendue des engins interplanétaires. Le Taiseur s’estimait capable d’ouvrir les portes des sas, mais là s’arrêtait sa compétence.

« J’aurais dû montrer à Lœllo comment… » chuchota Elaïm.

Le Taiseur lui décocha un coup de coude dans les côtes pour l’inciter à se taire. Elaïm ouvrit la bouche pour protester mais, d’un signe de tête, l’ex-mentaliste désigna la silhouette sombre qui se tenait dans la coursive une vingtaine de mètres plus loin. Vêtu d’une robe noire, la tête rasée, l’homme leur tournait le dos, appuyé sur la cloison de droite, comme perdu dans ses pensées.

Les trois deks s’immobilisèrent, se consultèrent du regard. Communiquant par signes, ils décidèrent de poursuivre leur approche silencieuse puis, au cas où l’homme s’apercevrait de leur présence, de foncer sur lui pour le neutraliser. Ce plan pourtant sommaire ne se déroula pas comme prévu, non qu’ils commirent une erreur ou s’écartèrent de leur idée, mais à aucun moment leur cible ne bougea, même lorsqu’ils furent à moins de cinq mètres d’elle.

Arrivés à sa hauteur, ils se rendirent compte que l’homme était mort. Ce n’était pas vraiment un homme d’ailleurs, mais un adolescent de quinze ou seize ans dont les yeux grands ouverts contemplaient le néant pour l’éternité. Il ne portait aucune trace de blessure, de strangulation ou de coup. Ses traits juvéniles avaient conservé une expression à la fois stupéfaite et terrifiée. Il était resté debout, légèrement penché, l’épaule et la tempe collées sur la cloison, comme si la mort l’avait surpris dans cette position et ne lui avait pas laissé le temps de s’affaisser. Seule la couleur crayeuse de son visage et de ses mains indiquait que le sang avait cessé de couler dans son corps en apparence intact. Sa robe de laine noire et grossière le désignait comme un membre de l’Église monclale.

« Bordel de dieu ! lâcha Elaïm entre ses lèvres serrées. On dirait une statue de cire.

— Il n’est pas mort depuis longtemps, dit le Taiseur. Il n’a pas encore commencé à se décomposer. On dirait qu’il s’est raidi d’un seul coup, comme si on lui avait injecté un gaz liquéfié. »

Il toucha le front du cadavre du dos de la main.

« Je me demande ce que l’Église monclale peut bien foutre dans L’Estérion, marmonna-t-il.

— L’Église ?

— Quand tu vois un moncle tu vois l’Église, et quand tu vois l’Église c’est déjà trop tard, dit un proverbe omnique. Ça veut dire que si nous rencontrons un apprenti moncle, même à l’état de cadavre, il y en a d’autres dans le coin. »

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