Comme tous les Astafériens et bien qu’il ne fût affilié à aucun culte, Abzalon ne portait pas l’Église monclale dans son cœur. Enfant, il avait vu une légion du Moncle s’introduire à l’intérieur de l’orphelinat et égorger sous ses yeux les ancils chargés de la pédagogie et de l’intendance. Il n’avait que de vagues réminiscences de cette scène mais il se souvenait que les assassins avaient dansé autour des cadavres en invoquant le nom de l’Un. Les enfants qui avaient tenté de s’enfuir avaient subi le même sort que leurs professeurs. Abzalon avait eu le réflexe de s’engouffrer sous une cage d’escalier. Le sang d’un cadavre égorgé sur la première marche s’était répandu sur le carrelage, lui avait léché les pieds, les jambes, avait imprégné ses vêtements. Il était resté d’interminables minutes aux prises avec une horreur muette, puis, lorsque les ululements des sirènes des waks avaient dispersé les meurtriers, il était resté tétanisé, englué dans le sang coagulé, et il avait fallu qu’un adulte – un wak ou un ancil, il ne se rappelait pas la couleur de l’uniforme – vînt le sortir de sa cachette. Il n’avait jamais tué de moncle, mais contempler le cadavre d’un « robe-noire », ainsi que les surnommaient les adeptes des autres religions, lui procurait le sentiment d’être en partie vengé.
« Bizarre que les mentalistes aient mêlé les moncles à leur programme, dit le Taiseur. Ils se livrent une guerre sans merci dans les allées des palais de Vrana.
— De toute façon, personne ne sait exactement ce qu’il fout dans ce putain de vaisseau ! maugréa Elaïm.
— Les robes-noires sont agressifs et armés. On ferait mieux de repasser de l’autre côté et de revenir en force.
— C’est aussi mon avis, acquiesça l’ancien pilote. Ab ?
— Ça me va, dit Abzalon. Mais t’avise plus de douter de l’antenne de Lœllo. »
Ils rebroussèrent chemin, traversèrent la coursive dans l’autre sens, débouchèrent quelques secondes plus tard sur la place octogonale. Là, drapés dans leurs robes noires, les attendaient une dizaine de moncles. Leurs visages impassibles, leur immobilité de marbre auraient pu donner à penser qu’ils étaient morts eux aussi, mais le plus âgé d’entre eux braquait sur les trois deks un foudroyeur dont la bouche ronde pouvait vomir à tout moment son onde mortelle.
CHAPITRE VIII
LILL