Les élites Estériennes se sont ruées sur le Sud comme des zihotes sur une charogne », fit Mald Agauer.
Par le hublot de l’envolter de la NS, la nouvelle compagnie aérienne qui avait obtenu le monopole des liaisons aériennes entre les continents Nord et Sud, la mentaliste désignait les somptueuses demeures blanches disséminées entre les collines, entourées de hauts grillages magnétic qui teintaient de bleu les frondaisons des arbres.
Lill s’abstint de rappeler à son interlocutrice qu’elle avait elle-même cédé à la mode puisqu’elle venait d’acquérir une immense propriété près du massif de l’Éraklon. Mald Agauer faisait partie de l’Hepta, le groupe des sept permanents qui dirigeaient cet État dans l’État qu’était le mouvement mentaliste, et il valait mieux ne pas la contrarier si on voulait préserver ses chances de grimper dans la hiérarchie. Âgée seulement de trente ans, Lill avait déjà franchi de nombreux barrages depuis qu’elle était entrée en « mentalie », selon l’expression méprisante des religieux et des scientifiques, les adversaires les plus acharnés de la cause. On pouvait même parler à son propos de progression fulgurante. Elle n’avait pas hésité à recourir à tous les transplants possibles et imaginables. Elle n’avait pas encore atteint le stade de mutant-tec, car pour l’instant la part humaine restait chez elle supérieure à la part technologique, mais elle disposait déjà d’une formidable banque de données, et ses facultés analytiques, nettement supérieures à la moyenne, en faisaient une partenaire indispensable. Elle n’avait travaillé que tardivement sur le projet de
L’envolter survolait à présent une plaine brunie par les champs de fizlo. Des maisons basses aux pierres noires et des silos en bois supplantaient ici les résidences secondaires. Les compagnies agroalimentaires avaient installé dans les anciennes fermes kroptes des techniciens chargés de tirer le meilleur parti des terres fertiles du continent Sud. On avait au préalable organisé de gigantesques chasses où de riches Vranasi, installés à bord de véhicules blindés, avaient été conviés à abattre des millions de yonaks. Les carcasses avaient été débitées sur place, chargées dans des autowags frigorifiques et expédiées sur le continent Nord. Cet afflux de viande de première qualité avait excité toutes les convoitises et engendré une spéculation forcenée. Des cartels de trafiquants avaient tenté de contourner les circuits de distribution des grossistes, qui avaient levé des milices armées et organisé une riposte sanglante. La guerre du yonak avait duré plus de deux ans, fait plus de dix mille morts et soulevé des émeutes meurtrières dans diverses grandes villes du Nord.
« Combien de temps leur faudra-t-il pour épuiser les ressources du Sud ? soupira Mald Agauer. Cinquante ans ?
— Je pencherais plutôt pour vingt, répondit Lill. Le recours aux engrais chimiques engendrera d’abord une surproduction, puis les terres perdront leur fertilité, les compagnies minières obtiendront des concessions et le Sud subira le même déclin écologique que le Nord. Le problème est que le nouveau prémiaire n’a pas assez de…
— Couilles ? »
Lill acquiesça d’un clignement de paupières.
Bien que la minuscule cabine fût en principe insonorisée, le bruit du moteur l’obligeait à forcer sa voix. L’ombre de l’envolter se faufilait entre les arbustes aux feuillages jaunâtres et les rochers noirs dont les échines déchiquetées semblaient avoir subi un bombardement foudroyant.
« Vous vous demandez sans doute pourquoi j’ai organisé cette petite escapade au péripôle », reprit Mald Agauer.