Elle continuait d’employer le mode oral simple. Un réflexe conditionné : elle avait toujours vécu dans la crainte de l’interception de ses conversations télémentales. Les capteurs indiscrets n’étaient pas nécessairement manipulés par les adversaires traditionnels des mentalistes, mais également et surtout par les six autres membres de l’Hepta qui consacraient une bonne partie de leur temps à surveiller les faits et gestes de leurs pairs.

« Je suppose que nous allons rendre une visite à la dernière peuplade kropte.

Lill persistait à trouver stupide de s’égosiller alors qu’on disposait d’un outil de communication à la fois plus performant et plus reposant.

— On n’a pas pu vous en informer car je n’ai fait part de cette décision à personne, s’étonna Mald Agauer avec une moue à la fois admirative et agacée.

— Simple déduction : c’est le seul sujet qui puisse représenter un quelconque intérêt dans ce coin paumé d’Ester.

— Vous connaissiez l’existence des rescapés du génocide kropte ?

— Je sais même que l’Hepta est intervenu auprès du gouvernement estérien afin d’obtenir leur grâce. Vous n’avez pas agi par souci humanitaire mais pour disposer de sujets d’observation et compléter vos banques de données sur les Kroptes. D’autant que cette peuplade a vécu coupée des autres pendant plusieurs centaines d’années et qu’elle a connu une évolution différente.

— Ce dossier était pourtant classé confidentiel…

— Disons que nous sommes plusieurs à être entrés dans la confidence.

— Légalement ?

— Vous savez aussi bien que moi, Mald, que l’efficacité recule les limites de la légalité. »

Mald Agauer laissa un moment errer son regard sur la plaine sinistre et pelée que traversaient des plaques de glace annonciatrices de l’hiver méridional. Elle avait troqué sa combinaison verte frappée d’une tête stylisée contre un tailleur de laine de yonak noire qui évoquait les costumes de cérémonie des hommes kroptes. Lill présumait qu’elle avait choisi ces vêtements afin de faciliter le contact avec les rescapés du génocide et jugeait cette initiative parfaitement déplacée. Elle-même avait opté pour une tenue neutre, une tunique et un pantalon de matière synthétique qui avaient le mérite d’être légers et isothermes.

Mald se retourna et fixa Lill avec un sourire mélancolique.

« Il est temps que je cède la place. Je ne puis dire que j’approuve l’évolution actuelle du mouvement mentaliste, mais je me dois au moins de la reconnaître. Je me sens désormais dépassée, ma chère Lill, mes remparts intérieurs sont sérieusement ébréchés. Sans doute reste-t-il une trop grande part d’humain en moi.

— Nous avons toujours trop d’humain en nous, trop de réactions incontrôlables, trop de sentiments, trop d’émotions. Le but d’un mentaliste est d’éliminer les impondérables, de tendre vers cette perfection mentale qui permet de se débarrasser des scories irrationnelles et de prendre la bonne décision au bon moment. C’est grâce à des gens comme vous que nous avons pu approcher l’idéal, Mald. »

Mald Agauer émit un petit rire qui resta suspendu comme une note triste dans le grondement de l’envolter.

« Vous n’êtes guère compatissante, ma chère ! Vos paroles ne font qu’aviver mes remords. Je ne tire aucune fierté d’avoir consacré toute mon existence à la cause mentaliste.

— Cette affirmation ne vous ressemble pas, protesta Lill à voix haute, comme brutalement tirée d’un rêve.

— Elle ne ressemble pas à l’image que je me suis efforcée de donner, corrigea Mald. Je me rends compte que j’ai passé mon temps à fuir tout ce que vous venez d’évoquer, les émotions, les sentiments, les réactions incontrôlables. Les fuir, c’est une façon stupide de les nourrir ou, plus exactement, de leur permettre de grandir dans les zones oubliées de l’esprit. Nous restons des humains, quoi que nous en disions…

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