Elle continuait d’employer le mode oral simple. Un réflexe conditionné : elle avait toujours vécu dans la crainte de l’interception de ses conversations télémentales. Les capteurs indiscrets n’étaient pas nécessairement manipulés par les adversaires traditionnels des mentalistes, mais également et surtout par les six autres membres de l’Hepta qui consacraient une bonne partie de leur temps à surveiller les faits et gestes de leurs pairs.
Lill persistait à trouver stupide de s’égosiller alors qu’on disposait d’un outil de communication à la fois plus performant et plus reposant.
— On n’a pas pu vous en informer car je n’ai fait part de cette décision à personne, s’étonna Mald Agauer avec une moue à la fois admirative et agacée.
—
— Vous connaissiez l’existence des rescapés du génocide kropte ?
—
— Ce dossier était pourtant classé confidentiel…
—
— Légalement ?
—
Mald Agauer laissa un moment errer son regard sur la plaine sinistre et pelée que traversaient des plaques de glace annonciatrices de l’hiver méridional. Elle avait troqué sa combinaison verte frappée d’une tête stylisée contre un tailleur de laine de yonak noire qui évoquait les costumes de cérémonie des hommes kroptes. Lill présumait qu’elle avait choisi ces vêtements afin de faciliter le contact avec les rescapés du génocide et jugeait cette initiative parfaitement déplacée. Elle-même avait opté pour une tenue neutre, une tunique et un pantalon de matière synthétique qui avaient le mérite d’être légers et isothermes.
Mald se retourna et fixa Lill avec un sourire mélancolique.
« Il est temps que je cède la place. Je ne puis dire que j’approuve l’évolution actuelle du mouvement mentaliste, mais je me dois au moins de la reconnaître. Je me sens désormais dépassée, ma chère Lill, mes remparts intérieurs sont sérieusement ébréchés. Sans doute reste-t-il une trop grande part d’humain en moi.
—
Mald Agauer émit un petit rire qui resta suspendu comme une note triste dans le grondement de l’envolter.
« Vous n’êtes guère compatissante, ma chère ! Vos paroles ne font qu’aviver mes remords. Je ne tire aucune fierté d’avoir consacré toute mon existence à la cause mentaliste.
— Cette affirmation ne vous ressemble pas, protesta Lill à voix haute, comme brutalement tirée d’un rêve.
— Elle ne ressemble pas à l’image que je me suis efforcée de donner, corrigea Mald. Je me rends compte que j’ai passé mon temps à fuir tout ce que vous venez d’évoquer, les émotions, les sentiments, les réactions incontrôlables. Les fuir, c’est une façon stupide de les nourrir ou, plus exactement, de leur permettre de grandir dans les zones oubliées de l’esprit. Nous restons des humains, quoi que nous en disions…