— Je pense au contraire que les seules chances de réussite de l’Estérion reposent sur les incertitudes engendrées par l’incompétence des techniciens. Ou par leur vénalité, ce qui revient au même. »

Les doigts de Lill triturèrent avec nervosité le liseré de la pelisse.

« Sans vouloir vous offenser, Mald, j’ai la désagréable impression que vous êtes le fruit pourri du panier. »

Des bâtiments se profilaient dans les brumes lointaines. L’équipage s’était rassemblé à la proue du char, au pied de la cabine de pilotage, et se réjouissait bruyamment à la perspective de vider quelques verres à l’auberge du relais de chasse qu’ils appelaient le « Hourle ».

« Peut-être que tous les fruits sont pourris », émit Mald.

Malgré son uniforme bleu marine et ses galons dorés, l’officier qui commandait le poste de Toukl avait une allure aussi négligée que les chasseurs : barbe de quinze jours, auréoles suspectes sur la veste et la chemise, bottes maculées de boue, odeur suffocante de crasse et d’alcool. Les deux visiteuses avaient eu l’impression, en descendant du char, d’avoir passé plusieurs jours dans un concasseur à fizlo. Bien qu’ils eussent éclusé plus de dix gobelets d’un alcool frelaté à l’auberge de Hourle, les membres de l’équipage ne les avaient pas importunées, n’avaient pas outrepassé en tout cas le stade des réflexions égrillardes.

Toukl se résumait à trois baraquements militaires, un entrepôt de fourrures, une vingtaine de cabanes et un débit de boissons qui servait également d’épicerie, de quincaillerie et d’armurerie. La rue principale n’était qu’un fleuve de boue dans laquelle les piétons s’enfonçaient jusqu’aux chevilles. Alentour, les premières chutes de neige avaient tendu la terre d’un linceul blanc qui effaçait les maigres reliefs.

« Y a encore trois bons kilomètres jusqu’à la réserve kropte, dit l’officier. Et vous n’avez pas d’autre choix que d’y aller à pied.

— J’ai aperçu des véhicules sous le hangar, fit observer Lill.

— Des véhicules militaires, ma petite dame. C’est-à-dire réservés au strict usage de l’armée. Si vous avez un bon paquet d’estes, vous dénicherez peut-être un chasseur qui acceptera de vous louer son autogliz.

— L’administrateur nous a pourtant assuré que vous nous aideriez, mon petit monsieur ! » siffla Lill.

L’officier s’assit sur l’unique chaise de la pièce, posa les bottes sur le bureau où régnait un désordre insensé, se renversa en arrière et fixa les deux femmes avec insolence.

« En tant qu’officier de l’armée estérienne, je ne reçois aucun ordre d’un ad !

— Savez-vous à qui vous avez affaire ? s’emporta Lill.

— À deux emmerdeuses qui feraient bien de la boucler si elles ne veulent pas passer la nuit au trou ! »

Lill voulut protester mais Mald la saisit par le poignet et la tira vers la porte.

Trop fatiguées pour entreprendre le voyage à pied jusqu’à la réserve kropte, elles se rendirent à l’auberge, un grand mot pour désigner une pièce sombre traversée par un comptoir métallique et meublée de tables et de bancs de bois massif. Sur les conseils du tenancier, elles abordèrent un groupe de chasseurs attablés et leur demandèrent si l’un d’entre eux acceptait de leur louer un autogliz. Ils ne réagirent pas dans un premier temps, se contentant de vider leurs verres avec une régularité de robot domestique, puis un grand gaillard au visage ravagé déclara qu’il se rendait justement près de la réserve kropte et qu’il consentait à les y déposer pour cinquante estes, une somme exorbitante que Mald ne chercha pas à négocier. Elles durent attendre encore une heure à l’intérieur du bouge avant que leur chauffeur ne condescende à se lever et à se diriger vers la porte d’une démarche titubante. Lorsqu’elles sortirent dans la rue, de gros flocons jaillissaient de l’obscurité naissante comme des insectes affolés.

Le chasseur s’arrêta entre deux cabanes, déboutonna sa veste fourrée, se débraguetta et urina sans gêne sur une congère dans laquelle sa miction brûlante creusa un large trou.

« Z’avez rien de mieux à vous mettre sur la peau ? demanda-t-il après avoir vigoureusement secoué son appendice rabougri par le froid. Risquez d’attraper la mort, habillées comme vous êtes. »

Ils pataugèrent dans la boue sur une cinquantaine de mètres avant de pénétrer dans un hangar où étaient entreposés l’autogliz, équipé d’un coussin d’air et d’une remorque, et des peaux d’aros tendues sur de grands cadres en bois.

« Pour cinquante estes supplémentaires, j’peux p’t-êt’vous louer des fourrures… »

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