Entièrement clôturée par une grille magnétic dont la lumière bleue dispersait les ténèbres, la réserve s’étendait sur une superficie de dix mille hectares. Elle abritait mille trois cents Kroptes répartis dans deux cents fermes et vivant en complète autarcie depuis plusieurs siècles. Ils élevaient des yonaks laineux parfaitement adaptés au climat péripolaire et cultivaient une variété de fizlo qui donnait une farine noire et amère impossible à commercialiser sur les marchés des métropoles du Nord. Leur isolement les avait coupés du reste de la population kropte et leur avait valu d’être oubliés par les armées estériennes. Un groupe de chasseurs avait découvert leur existence deux ans après le génocide et avait alerté un détachement de l’armée basé une centaine de kilomètres plus au nord. Le prémiaire Genko avait d’abord décrété leur exécution mais, sur l’intervention de l’Hepta, de Mald Agauer en particulier, il avait annulé l’ordre et décidé de les parquer dans une réserve. Son successeur, le prémiaire Sëlmik, avait prolongé d’une décennie le premier sursis de cinq ans qui leur avait été accordé. Les mentalistes savaient que les dix mille hectares de la réserve, riches en ressources minières, attireraient tôt ou tard les compagnies à l’affût de nouveaux gisements, que les derniers Kroptes seraient alors exterminés comme leurs coreligionnaires deux ans plus tôt, mais, en attendant, un pan de la mémoire humaine d’Ester était préservé, qui pouvait apporter un éclairage précieux sur certains aspects occultes de l’histoire de la planète. Après s’être démenés pour la sauvegarde de cet îlot kropte aux confins d’un continent désormais livré à la rapacité des hordes du Nord, les mentalistes ne s’étaient d’ailleurs pas montrés très empressés de rendre visite à leurs protégés – trop loin, trop fatigant, trop froid –, au point que le prémiaire Sëlmik s’était étonné, lors de la réunion hebdomadaire consacrée au projet Estérion, du peu de cas que faisaient les membres de l’Hepta de cette poignée de culs-terreux dont ils avaient demandé la grâce avec un tel acharnement. Mald Agauer avait décelé le travail de sape des représentants des grandes compagnies minières dans cette réflexion et avait décidé d’entreprendre, avant qu’il ne fût trop tard, ce voyage qu’elle avait à plusieurs reprises ajourné.

L’autogliz s’immobilisa devant l’entrée de la réserve à l’issue d’un long dérapage sur la neige verglacée. Le chasseur se retourna et, d’un signe de tête, leur fit signe de descendre.

« Faut me rendre les manteaux », aboya-t-il.

Il actionnait sans cesse la manette des gaz pour empêcher le moteur de s’étouffer.

« Nous risquons d’en avoir besoin pour le trajet retour, dit Mald en enjambant précautionneusement le rebord de la remorque.

— J’vous les relouerai à ce moment-là. Quand est-ce que j’dois revenir vous chercher ?

— Je ne sais pas encore. Y a-t-il un moyen de vous prévenir à Toukl ?

— J’connais pas le télémental, mais vous pouvez toujours contacter Morl.

— Morl ? »

Enfoncées dans la neige jusqu’aux mollets, les deux femmes remirent les manteaux au chasseur qui les jeta dans la remorque. Immédiatement, elles furent transpercées par les rafales de bise qui soulevaient des tourbillons de poudreuse au pied de la grille magnétic.

« L’officier. On lui a implanté dans le crâne toute la quincaillerie pour recevoir les communications mentales. J’suppose que vous saurez retrouver son code d’accès.

— Qu’est-ce que vous fait croire que nous avons nous-mêmes la possibilité de converser en mode télémental ? » demanda Mald.

Le chasseur haussa les épaules avant d’arracher un miaulement rauque au moteur de l’autogliz.

« Vous venez de Vrana, pas vrai ? »

Puis, sans attendre de réponse, il débloqua le frein à main de l’engin, donna un coup d’accélérateur et fila sur la gauche de la grille en soulevant une somptueuse gerbe de neige.

Les deux femmes franchirent la petite porte, fabriquée dans un matériau non conducteur, qui s’ouvrait sur la cour intérieure d’une vieille maison kropte reconvertie en bureau administratif. Lorsque la nuit noire eut absorbé le rugissement du moteur, un silence profond, à peine troublé par les subtils crissements des flocons sur la neige déjà dure, se déposa sur les environs.

« Je me demande ce que nous fabriquons dans ce trou ! » maugréa Lill.

Le son de sa propre voix lui parut déplacé, aussi étrange que l’éclat bleuté de la grille magnétic qui paraissait dresser une barrière onirique entre la réserve et le monde réel.

« Ouvrez grand votre cœur et votre esprit, et vous aurez peut-être la réponse, murmura Mald.

— En attendant, je ne peux pas m’occuper du dossier Estérion.

— D’autres se chargeront de recevoir les communications pendant votre absence. »

Elles s’introduisirent dans le bureau, une pièce faiblement éclairée où deux Kroptes, reconnaissables à leur barbe, à leur chapeau de paille et à leurs vêtements traditionnels, s’affairaient derrière un comptoir sommaire.

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