À l’université, la bière pas chère et le temps qu’on passait en file indienne pour s’en procurer m’ont offert de nombreuses échappatoires. Je m’étais autoproclamée reine du ravitaillement et passais le plus clair de mon temps en allers-retours entre le bar et le point de ralliement officiel de la soirée (généralement constitué d’un tas de sacoches dans un coin). Je connaissais les serveurs. Mes amies, les DJ. La meilleure musique coulait à flots dans nos corps enivrés et nos esprits survoltés. C’est là, m’extasiant devant le nouvel ouvre-bouteille bricolé par les étudiants de génie mécanique, que j’ai rencontré Jacques. Comme moi, il s’était penché sur l’instrument qui permettait de décapsuler six bouteilles à la fois, directement dans la caisse de bière. L’ingéniosité au service de nos gorges assoiffées. Ces gars-là avaient le sens des priorités. Je venais de commander cinq bières. Lui, six. Il m’avait quand même offert son aide.

«T’en as déjà six!

— Je peux en prendre dix.

— Dix?

— Un doigt par bière. De même.»

Il avait plongé ses doigts dans les verres en plastique, perçant les collets de mousse sans s’embarrasser d’y mettre toute la crasse que ses mains devaient avoir accumulée depuis leur dernier lavage. Je pensais sueur, gras de cheveux, crottes de nez, bactéries transportées par l’argent, les clés, les mains serrées, etc.

«Comme ça, je les échappe pas.

— C’est pratique.

— T’es toute seule?

— Non, avec des amies.

— Où?

— Notre spot est au fond, là-bas.»

Je lui avais pointé le fond de la salle, par-dessus le tas des corps qui sautaient au rythme des «Jump! Jump! Jump!» hurlés par les caisses de sons qui ne passeraient pas la soirée. Jacques avait exhibé ses belles dents blanches bien droites. Un gars de bonne famille.

«J’ai une idée.

— Quoi?

— On fait notre livraison pis on se rejoint dehors, à l’entrée B.

— Pour fumer?

— Prendre l’air.

— Tu veux pas danser?

— Non, je danse comme un pied.»

Cette franche affirmation, en apparence anodine, allait être déterminante pour le reste de ma vie: Jacques était, comme moi, un «pas-de-beat». En le voyant bouger n’importe comment, en défiant prodigieusement le rythme, je me suis sentie comme le naufragé qui voit débarquer la civilisation sur son île perdue. Je suis d’abord tombée amoureuse de ce gars-là pour ce qu’il n’avait pas. Toutes ses belles qualités ont vécu un moment dans l’ombre de cette absence, qui me le rendait si précieux. Si j’avais eu la foi, j’aurais cru qu’Il me l’avait envoyé pour se faire pardonner de m’avoir oubliée dans sa distribution du beat.

Nous avons passé notre première soirée en embrassades enflammées, comme tous les foudroyés de l’amour, à boire notre air dans la bouche de l’autre, à essayer d’encastrer nos corps l’un dans l’autre. S’il m’avait dit à ce moment-là qu’il n’aimait pas frencher, je ne l’aurais pas cru. Plus tard, il m’est arrivé de penser que les frenchs, comme les ovules, venaient en nombre limité; une fois la réserve à sec, il fallait apprendre à s’en passer. Les nuits sont devenues des peaux de chagrin. J’allais devoir attendre d’avoir des enfants pour connaître une telle fatigue. On s’est aimés comme personne, évidemment. On s’est mariés pour toujours, comme tout le monde.

En mathématiques, deux négatifs donnent un positif; en biologie, rien n’est aussi clair. À la naissance d’Alexandre, j’ai donc déployé un arsenal de moyens pour que son cerveau crée les synapses nerveuses et neuro­musculaires nécessaires à la gestion du rythme. J’ai acheté un métronome pour lui apprendre à taper des mains, des DVD de comptines, de chansons et de danse pour que son univers sonore soit constamment stimulé. Je l’ai inscrit, dès ses dix-huit mois, à une session d’éveil musical parent-enfant qui proposait de «développer la musique intérieure du corps chez l’enfant». J’ai enduré une grosse demi-douzaine de séances d’humiliation avant d’abandonner le cours et de m’en remettre aux disques pour stimuler l’hormone du beat. La «thérapeute» avait décidé que je ne sortirais pas de ses ateliers sans avoir «dompté la cacophonie» en moi – je vous épargne le charabia psycho n’importe quoi par lequel elle soutenait son approche. Ce n’était pas la première fois qu’on essayait de me guérir, mais sa méthode frôlait l’agression: elle m’attrapait par les épaules pour me forcer à bouger avec elle ou tapait des mains très près de mes oreilles pour que mon corps «se réveille». Je suis partie avant de la frapper.

À l’âge de quatre ans, Alexandre a pu suivre des cours de ballet classique (le seul cours offert sans parent). Le verdict est rapidement tombé: il était sauvé, son corps semblait capable d’obéir aux cadences les plus exigeantes.

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