— On essaie juste de comprendre ce qui s’est tordu dans ton miroir, à toi.»
Si le silence ne m’avait pas coûté si cher, je l’aurais laissé filer. Longtemps. Deuxième nœud, treizième minute. Un nœud coulant sur ma gorge.
«Il m’a dit… que… qu’il…
— Hum.»
Je n’avais pas le choix de hacher la phrase en morceaux pour la faire passer.
«Il t’a dit qu’il…
— Voulait…
— Hum…
— Être…
— Il t’a dit qu’il voulait être…»
Elle cherchait dans mes yeux l’abcès à crever. Il s’était formé quelque part dans mon esprit et menaçait de l’infecter, irrémédiablement. Cette femme-là le savait. Elle n’y croyait pas, à l’histoire de cul.
«Heureux.»
Jacques voulait être heureux.
Jacques n’était plus heureux avec moi.
Jacques pouvait être heureux avec Elle.
Jacques voulait être avec elle.
Syllogisme de merde.
J’ai passé le reste de la séance à pleurer comme une Madeleine, la face cachée dans mes mains. La gentille docteure m’a tendu, avec une patience toute professionnelle, des mouchoirs épais avec lotion. Je suis sortie de là défigurée, le dessous du nez bien hydraté.
Je suis née plate. Le gène en cause s’est glissé dans la spirale de mon ADN pendant ma conception. Je ne peux pas danser, incapable que je suis de suivre le rythme de la musique. L’oreille n’est pas en cause – mes parents m’ont fait voir plusieurs médecins quand j’étais jeune –, c’est mon cerveau, le trouble-fête: il détecte tous les sons sans parvenir à leur coordonner des mouvements. Contrairement à ceux qui décodent le rythme, je suis condamnée, moi, à le deviner. Chaque pied que je pose en dansant est une tentative d’attraper la cadence. Je n’y arrive que par hasard, et encore, que très rarement. Je suis officiellement une «pas-de-
Petite, c’était amusant. Je me fondais dans la masse des enfants qui gesticulaient n’importe comment. Mes passages sur le
Les choses se sont gâtées un peu plus tard, quand ma mère, qui voyait en mon décalage rythmique une marque incontestable d’un certain talent artistique, m’a inscrite dans la classe d’initiation de ballet jazz de la réputée maison Lapierre. Après quelques semaines d’exaspération non dissimulée, que je ne comprenais pas, le professeur avait expliqué à ma mère qu’il ne valait pas la peine de s’acharner. L’expression «pas-de-
Dans les sous-sols des amies, au seuil de l’adolescence, on inventait pour moi des rôles spéciaux, souvent fixes, qui servaient de soutien à la chorégraphie des autres; je servais de pivot pour celles qui tournoyaient, de poteau pour les arabesques, d’assise pour les pyramides et même de mur, au besoin, pour celles qui ne tenaient pas très bien sur leurs mains. On ne m’aurait pas traitée autrement si je n’avais eu qu’une jambe. J’avais des amies généreuses qui me protégeaient du ridicule.
Quand l’époque des fêtes de sous-sols d’église a commencé, je me suis trouvé un talent pour donner l’impression d’être constamment sur la piste de danse sans y être vraiment: j’allais d’une amie à l’autre, me trouvant toujours un secret à marmonner dans l’oreille de l’une ou de l’autre, suivant celles qui allaient aux toilettes, au stand à cochonneries, et même celles qui sortaient fumer en cachette. Quand la piste était si bondée qu’on n’arrivait plus à bouger, je me risquais à esquisser quelques mouvements vite noyés dans le chaos des membres qui s’entrechoquaient. Le reste du temps, je me défilais en encaissant les «ah! t’es plate» comme d’autres, les «grosse torche» ou «face de pizza». L’acné et le «pas-de-
La folie U2 m’a offert certains des plus beaux moments de ma vie. Danser était fabuleusement simple: il suffisait de joindre les pieds et de les tenir collés au sol pour induire au corps un mouvement d’algue marine bercée par le courant, les yeux fermés. Les bras planaient autour du corps, dans cette atmosphère liquide qui noyait complètement mon manque de rythme. Certains soirs, on ne mettait rien d’autre que du U2. C’était le nirvana. On finissait par entrer dans une transe quasi hypnotique. Encore aujourd’hui, je deviens toute chose dès les premières notes de