
«J’aime quelqu’un d’autre.»Ma tête s’est remplie de sang. Mes yeux, sous la poussée, ont vibré dans leur orbite ; quelques millilitres de plus et ils s’exorbitaient. Ça m’a paru tellement insensé que j’ai jeté un oeil à la télé en souhaitant que les mots viennent d’ailleurs. Mais les deux vedettes qui essayaient de fourrer un poulet au prosciutto riaient à gorge déployée. Elles ne parlaient pas de désamour.«Diane… je voulais pas… c’est pas toi, mais… ouffff…»Ainsi débute Autopsie d’une femme plate. Quelques jours avant les festivités marquant leur vingt-cinquième anniversaire de mariage, Diane Delaunais, quarante-huit ans, est délaissée par son mari, parti vivre une histoire d’amour avec « quelqu’un d’autre (sexe non déterminé, mais prévisible) », assurément plus jeune. Une histoire banale ? Pas vraiment... puisqu’elle est racontée par Marie-Renée Lavoie avec le sens de l’observation et la grande vivacité d’esprit qu’on lui connaît, le tout agrémenté d’une bonne dose d’humour et de tendresse.
J’ai toujours trouvé terriblement prétentieux de rassembler tous ceux qu’on aime pour dire voilà, nous, ici et maintenant, malgré les statistiques accablantes, nous pouvons affirmer que nous, fusionnés temporairement dans l’illusion de l’éternité, c’est pour TOUJOURS. Et nous vous avons demandé de prendre votre temps et votre argent pour venir ici aujourd’hui parce que nous, Nous, nous échapperons à ce qui tue l’amour chez les autres. C’est une certitude que nous avons, à vingt-trois ans, et que nous tenons à partager. Que la majorité se soit cassé les dents sur l’invraisemblance d’un tel serment ne nous a pas convaincus ni effrayés. Notre amour survivra puisqu’il est spécial, le nôtre. Nous ne nous aimons pas comme les autres, nous. Notre mariage à nous
Mais dans les soirées d’à peu près toutes les noces bien arrosées, les gens envahissent la piste de danse pour crier, en essayant d’enterrer Gloria Gaynor, qu’ils ont survécu, eux, à la mort de leurs illusions. Je les ai vues, moi, les matantes, les mains fermées sur des micros imaginaires en train de se payer un moment de toute-puissance en chantant les seules paroles connues de la toune: «
À tout prendre, il n’y a qu’un véritable problème avec le mariage, et c’est la formule de l’échange des vœux. Ça ne fait pas sérieux, ces promesses d’amour faites à la vie, à la mort, dans le bonheur ou la misère noire. Par souci d’honnêteté pour les générations à venir qui s’entêteraient à se marier, je suggère donc qu’on amende la formule pour lui donner une tournure plus XXIe siècle, moins conte de fées: «Je fais la promesse solennelle de t’aimer, et patati et patata, jusqu’à ce que je ne t’aime plus. Ou jusqu’à ce que je tombe pour quelqu’un d’autre.» Parce qu’on ne peut pas se le cacher, il arrive que le rouleau compresseur du quotidien aplatisse sérieusement les passions les plus enflammées, les plus solides.
Oui, tout le monde connaît des couples qui sont ensemble depuis soixante ans, contre vents et marées, de belles métaphores qui servent depuis des siècles et des siècles à magnifier le désarroi d’époux souvent prisonniers de leur promesse. La Terre compte plus d’enfants nés avec un sixième doigt de main ou de pied que de couples qui ont vécu véritablement heureux, ensemble, toute leur vie. Cette excroissance est présentée par la science comme une «anomalie exceptionnelle», alors que le mariage est encore une institution-pilier de notre société. À quand le Salon du sixième doigt?
Moi, je voulais seulement vivre avec l’homme que j’aimais, avoir de lui des enfants qu’on élèverait et chérirait en s’épaulant de notre mieux, le plus longtemps possible. Je les aurais aimés autant, mes petits bâtards. Mon mari aussi, s’il n’avait été que mon
Je me suis mariée parce que ma belle-famille trouvait mon amour trop simple. Avant cela, je n’avais jamais conçu la simplicité comme une tare. Elle sera bien servie dans son goût du complexe, la belle-famille, les divorces le sont toujours.
J’ai mis des années à me refaire quand il m’a dit «je pars, j’aime quelqu’un d’autre». Ce n’est pas moi qu’il tuait par ses mots assassins, mais toutes les idées que je m’étais faites de moi, par ses yeux, par cette union sacrée qui me complétait, me définissait. Union dans laquelle je m’étais finalement totalement abandonnée puisqu’on l’avait scellée avec des serments sacrés et des bagues bénies.
Quand il m’a dit qu’il ne pouvait plus tenir sa promesse, j’ai perdu pied. Tous mes repères se sont évanouis en quelques mots. Et pendant ma descente aux enfers, vertigineuse, les perches que j’essayais d’attraper se dérobaient sous ma main.
On aura cru, à tort, que je lui en ai voulu de ne plus m’aimer. Les sentiments ne se commandent pas, c’est bien connu. Et c’est beaucoup mieux comme ça. La colère nous le fait oublier momentanément, mais on y revient un jour ou l’autre. C’est une chose que je pouvais comprendre au-delà de l’anéantissement que je vivais. Comment l’aurais-je forcé à continuer de m’aimer, d’ailleurs? N’aurait-il pas préféré être encore amoureux de moi? Tout aurait été plus simple, pour tout le monde, à commencer par lui qui allait devoir s’expliquer, s’excuser, se justifier, se défendre devant tant de monde pendant tant de temps avant d’espérer le retour de la paix. Pour être franche, je ne l’ai jamais envié dans toute cette histoire.