- Rien, il ne se passe rien du tout.
Il appela son regard mais elle lui demanda de la laisser. S'avançant doucement il l'enveloppa de ses bras, la fit pivoter afin de voir son visage.
Elle baissa la tête, il la releva du bout d'un doigt posé sur son menton.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Ils vont en finir !
- Qui va en finir et de quoi ?
- Je suis allée à l'hôpital ce matin, Maman était là. Ils l'ont convaincue de pratiquer une euthanasie.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Qui a convaincu qui de faire ça ?
La mère de Lauren s'était rendue comme chaque matin au Mémorial Hospital. Trois médecins l'attendaient au chevet du lit. Lorsqu'elle entra dans la pièce, l'un des docteurs, une femme d'âge mûr, se dirigea vers elle, demandant à lui parler en particulier. La psychologue déléguée saisit Mme Kline par le bras et l'invita à s'asseoir.
Commença alors un long exposé où tous les arguments furent avancés pour la convaincre d'accepter l'impossible. Lauren n'était plus qu'un corps sans âme que sa famille entretenait, à un coût exorbitant pour la société. Il était plus facile de maintenir un être cher en vie artificielle que d'accepter la mort, mais à quel prix ? Il fallait admettre l'inadmissible et s'y résoudre, sans culpabilité aucune. Tout avait été tenté. Il n'y avait là aucune lâcheté. Il fallait avoir le courage d'admettre. Le Dr Clomb insistait sur la dépendance qu'elle entretenait avec le corps de sa fille.
Mme Kline, se détachant violemment de son emprise, secoua la tête en signe d'un refus total.
Elle ne pouvait et ne voulait pas faire cela. De minute en minute les arguments de la psychologue, maintes fois rodés, grignotaient l'émotion au béné-
fice d'une décision raisonnable et humaine ; prou-vant avec une rhétorique subtile que le refus serait injuste, cruel, pour elle et pour les siens, égoïste, malsain. Le doute finit par s'installer. Avec beaucoup de délicatesse, des argumentations plus fortes encore, des mots plus subtils, plus culpabilisants furent prononcés, avec beaucoup de douceur. La place qu'occupait sa fille dans le service de réanimation empêchait un autre patient de survivre, une autre famille d'avoir des espoirs fondés. On subs-tituait une culpabilité à une autre culpabilité... et le doute gagnait du terrain. Lauren assistait à ce spectacle, terrorisée, voyait la détermination de sa mère entamée petit à petit. Au terme de quatre heures de conversation, la résistance de Mme Kline se brisait, elle admit, en larmes, le bien-fondé des propos du corps médical. Elle acceptait d'envisager une euthanasie sur sa fille. La seule condition qu'elle imposait, sa seule requête était que l'on attende quatre jours, « pour être sûre ». Nous étions un jeudi, rien ne devrait être pratiqué avant le lundi. Il fallait qu'elle se prépare et qu'elle prépare ses proches.
Compatissants, les médecins hochèrent la tête, mimant leur totale compréhension, masquant leur profonde satisfaction d'avoir trouvé, chez une mère, la solution à un problème que toute leur science ne saurait résoudre : que faire d'un être humain ni mort ni vivant ?
Hippocrate n'avait pas envisagé que la médecine engendrerait un jour ce genre de drames. Les médecins quittèrent la pièce, la laissant seule avec sa fille.
Elle lui prit la main, plongea sa tête sur son ventre et lui demanda pardon, en larmes. « Je n'en peux plus ma chérie, ma toute petite fille. Je voudrais être à ta place. » À l'autre bout de la chambre, Lauren la contemplait, imprégnée d'un mélange de peur, de tristesse et d'horreur. Elle vint à son tour prendre les épaules de sa maman, qui ne sentit rien. Dans l'ascenseur, le Dr Clomb, s'adressant à ses collè-
gues, se félicita.
- Tu ne crains pas qu'elle change d'avis ?
demanda Fernstein.
- Non, je ne crois pas, et puis nous lui repar-lerons si nécessaire.
Lauren quitta sa mère et son propre corps, les laissant tous les deux. Dire qu'elle erra comme un fantôme n'est pas un pléonasme. Elle retourna directement sur le rebord de la fenêtre, décidée à s'impré-
gner de toutes les lumières, de toutes les vues, de toutes les odeurs et de tous les frissonnements de la ville. Arthur la prit dans ses bras, l'enveloppant de toute sa tendresse.
- Même lorsque tu pleures, tu es jolie. Essuie tes larmes, je vais les en empêcher.
- Et comment ? demanda-t-elle.
- Laisse-moi quelques heures pour y réfléchir.
Elle s'éloigna de lui et revint à la fenêtre.
- À quoi bon ! dit-elle en fixant le lampadaire dans la rue. C'est peut-être mieux comme ça, c'est peut-être eux qui ont raison.
Qu'est-ce que cela voulait dire « C'est mieux comme ça » ? Posée sur un ton agressif, sa question n'eut pas d'écho. Si forte d'habitude, elle se trouva résignée. Si l'on voulait être honnête, elle n'avait plus qu'une demi-vie, elle détruisait celle de sa mère, et à ses dires, « personne ne l'attendait à la sortie du tunnel ». « S'il y a réveil... et il n'y a rien de moins sûr. »
- Parce que tu crois un seul instant que ta mère sera soulagée si tu meurs à jamais.