- Lorsque Coco eut terminé de raconter cette histoire, j'ai compris qu'il avait désormais dans sa vie une force immense, il pouvait se dire qu'il avait fait quelque chose d'important. Dis-toi simplement que ce que je fais pour toi, c'est à la mémoire de Coco Miller. Et maintenant si tu es calmée, il faut que tu me laisses réfléchir.
Lauren ne dit rien, elle murmura quelque chose que personne n'entendit. Il s'installa dans le canapé, et se mit à mâchonner un crayon qu'il avait saisi sur la table basse. Il resta ainsi de longues minutes, puis il se leva d'un bond, alla s'asseoir à son bureau et commença à griffonner sur une feuille de papier.
Il lui fallut en tout près d'une heure, pendant laquelle Lauren le regarda comme un chat scrute avec attention un papillon ou une mouche. Elle penchait la tête, une moue intriguée à chacun de ses gestes, chaque fois qu'il se mettait à écrire ou s'interrompait, remâchant son crayon à papier.
Lorsqu'il eut fini, il s'adressa à elle, l'air très sérieux.
- Quels sont les traitements qui sont pratiqués sur ton corps à l'hôpital ?
- Tu veux dire en plus de la toilette ?
- Surtout les soins médicaux.
Elle lui décrivit qu'elle était sous perfusion, ne pouvant s'alimenter autrement. On injectait trois fois par semaine quelques antibiotiques à titre pré-
ventif. Elle décrivit les massages qu'on pratiquait sur ses hanches, ses coudes, ses genoux et ses épaules pour prévenir la formation d'escarres. Le reste des soins consistait à vérifier ses constantes vitales et sa température. Elle n'était pas sous respirateur artificiel.
- Je suis autonome, c'est là tout leur problème, sinon ils n'auraient eu qu'à débrancher. En gros, c'est à peu près tout.
- Alors pourquoi disent-ils que cela coûte si cher ?
- À cause du lit.
Elle expliqua pourquoi la place dans un service hospitalier coûtait une fortune. On ne distinguait pas véritablement les typologies de soins apportés aux patients. On se contentait de diviser le coût de fonctionnement des services par le nombre de lits qu'ils contenaient et par le nombre de jours dans l'année qu'ils étaient occupés ; on obtenait ainsi le coût journalier d'hospitalisation par service, neurologie, réanimation, orthopédie...
- Nous allons peut-être résoudre notre problème et les leurs d'un seul coup, affirma Arthur.
- Quelle est ton idée ?
- T'es-tu déjà occupée de patients dans ton état?
Elle l'avait fait pour des patients admis aux urgences, mais sur de courtes durées, jamais dans le cadre d'hospitalisations longues. « Mais si elle avait dû le faire ? » Elle supposait que cela ne lui aurait pas posé de problème, c'était presque un travail du ressort d'une infirmière, sauf en cas de complication soudaine : « Donc tu saurais le faire ? »
Elle ne comprenait pas où il voulait en venir.
- La perfusion, c'est très compliqué ? insista-t-il.
- En quoi ?
- À s'en procurer, on peut la trouver en pharmacie ?
- À celle de l'hôpital, oui.
- Pas dans une pharmacie publique ?
Elle réfléchit quelques secondes et acquiesça, on pouvait reconstituer la perfusion en achetant le glu-cose, les anticoagulants, le sérum physiologique et en les mélangeant. C'était donc possible. D'ailleurs, les personnes hospitalisées à domicile le faisaient faire par leurs infirmières qui commandaient les produits dans une pharmacie centrale.
- Il faut que j'appelle Paul maintenant, dit-il.
- Pourquoi ?
- Pour l'ambulance.
- Quelle ambulance ? Quelle est ton idée ? Je peux en savoir plus ?
- On va t'enlever !
Elle ne comprit pas du tout où il voulait en venir, mais elle commençait à être inquiète.
- On va t'enlever. Pas de corps, pas d'euthanasie !
- Tu es complètement dingue.
- Pas tant que ça.
- Comment va-t-on m'enlever ? Où cacherons-nous le corps ? Qui veillera dessus ?
- Une question à la fois !
Elle s'occuperait de son corps, elle avait l'expé-
rience requise. Il fallait juste trouver le moyen de se procurer un stock de liquide de perfusion, mais à l'entendre cela ne semblait pas impossible. Il faudrait peut-être changer de pharmacie de temps à autre pour ne pas trop attirer l'attention.
- Avec quelles ordonnances ? demanda-t-elle.
- Ça fait partie de ta première question, comment ?
- Alors ?
Le beau-père de Paul était carrossier, spécialisé dans la réparation de véhicules de secours : pom-piers, police, EMU. Ils « emprunteraient » une ambulance, piqueraient des blouses, et ils iraient la chercher pour la transférer d'hôpital. Lauren se mit à rire nerveusement. « Mais cela ne se passe pas comme ça ! »
Elle lui rappela qu'on n'entrait pas dans un établissement hospitalier comme dans un supermarché.
Pour effectuer un transfert, un secondaire comme on disait dans son jargon, il y avait des tas de démarches administratives. Il fallait un certificat de prise en charge du service d'arrivée, une autorisation de sortie, signée par le médecin traitant, un bon de transfert de la compagnie d'ambulance, accompagnée d'une lettre de voyage qui devait décrire les modalités du transport.