Elle trouvait l'attitude de sa chienne extrêmement déroutante et s'excusa de tant de familiarité.

- Il n'y a aucun problème, j'adore les animaux et elle est très mignonne.

- Mais si sauvage d'ordinaire, elle semble réellement vous connaître.

- J'ai toujours attiré les chiens, je crois qu'ils sentent lorsqu'on les aime. Elle a vraiment une bonne tête.

- C'est une vraie bâtarde, moitié épagneul, moitié labrador.

- C'est incroyable ce qu'elle ressemble à la chienne de Lauren.

Mme Kline en eut presque un vertige, ses traits se crispèrent.

- Vous allez bien, madame ? demanda Arthur en lui prenant la main.

- Vous connaissiez ma fille ?

- C'est la chienne de Lauren, vous êtes sa mère ?

- Vous la connaissiez ?

- Oui, très bien, nous étions assez proches.

Elle n'avait jamais entendu parler de lui et voulut savoir comment ils s'étaient connus. Il déclara être architecte et avoir rencontré Lauren à l'hôpital. Elle l'avait recousu d'une mauvaise coupure faite au cutter. Ils avaient sympathisé, et se voyaient souvent,

« je passais de temps à autre déjeuner avec elle aux urgences, et nous dînions aussi de temps en temps, lorsqu'elle finissait tôt le soir ».

- Lauren n'avait jamais le temps de déjeuner et rentrait toujours tard.

Arthur baissa la tête, silencieux.

- Enfin, Kali semble bien vous connaître en tout cas.

- Je suis désolé de ce qui lui est arrivé, madame, je suis allé la voir souvent à l'hôpital depuis l'accident.

- Je ne vous y ai jamais croisé.

Il lui proposa de faire quelques pas avec elle. Ils marchèrent le long de l'eau, Arthur se risqua à demander des nouvelles de Lauren, arguant qu'il ne s'était pas rendu à son chevet depuis quelque temps.

Mme Kline parla d'une situation stationnaire qui ne laissait plus de place à l'espoir. Elle ne dit rien de la décision qu'elle avait prise, mais décrivait l'état de sa fille dans des termes résolument désespérés.

Arthur marqua un temps de silence, et commença un plaidoyer d'espoir. « Les médecins ne savent rien sur le coma »... « Les comateux nous entendent »...

« Certains sont revenus au bout de sept ans »...

« Rien n'est plus sacré que la vie, et si elle se main-tient en dépit du bon sens, c'est un signe qu'il faut lire. » Même Dieu fut invoqué, « comme Seul apte à disposer de la vie et de la mort ». Mme Kline s'arrêta soudainement de marcher et fixa Arthur dans les yeux.

- Vous n'étiez pas sur mon chemin par hasard, qui êtes-vous et que voulez-vous ?

- Je me promenais là simplement, madame, et si vous trouvez que cette rencontre n'est pas le fruit du hasard, c'est à vous seule à vous poser la question du pourquoi. Je n'ai pas dressé la chienne de Lauren pour qu'elle vienne à moi sans que je l'appelle.

- Que me voulez-vous ? Et que savez-vous pour me balancer vos phrases définitives sur la vie et la mort ? Vous ne savez rien, rien de ce que cela repré-

sente d'être là tous les jours, de la voir inerte, sans qu'un de ses cils ne bouge, de voir sa poitrine se soulever mais de regarder son visage fermé au monde.

Dans un élan de colère, elle lui décrivit les jours et les nuits passés à lui parler dans l'espoir fou qu'elle l'entende, sa vie qui n'existait plus depuis que sa fille était partie, l'attente d'un coup de télé-

phone de l'hôpital qui lui dirait que c'était fini. Elle lui avait donné la vie. Chaque jour de son enfance la réveillait le matin, l'habillait et la conduisait à l'école, chaque soir la bordait dans son lit en lui racontant une histoire. Elle avait été à l'écoute de chacune de ses joies, de chacun de ses tourments.

«Quand elle est devenue une adolescente, j'ai accepté ses colères injustes, partagé ses premiers tourments amoureux, travaillé la nuit à ses études, révisé tous ses examens. J'ai su m'effacer quand il le fallait, et si vous saviez comme elle me manquait déjà de son vivant. Chaque jour de ma vie je me suis réveillée en pensant à elle, couchée en pensant à elle... »

Mme Kline s'interrompit, saisie par un hoquet de larmes contenues. Arthur la prit par l'épaule et s'excusa.

- Je n'en peux plus, dit-elle à voix basse. Pardonnez-moi, et partez maintenant, je n'aurais jamais dû vous parler.

Arthur s'excusa à nouveau, caressa la tête de la chienne et s'éloigna à pas lents. Il monta dans sa voiture, en s'éloignant il vit dans son rétroviseur la mère de Lauren qui le regardait partir. Lorsqu'il rentra à l'appartement, Lauren était debout, en équilibre sur une table basse.

- Qu'est-ce que tu fais ?

- Je m'entraîne.

- Je vois.

- Ça s'est passé comment ?

Il fit le récit détaillé de sa rencontre, déçu de ne pas avoir infléchi la position de sa mère.

- Tu avais peu de chances, elle ne change jamais d'avis, elle est têtue comme une mule.

- Ne sois pas dure, elle souffre le martyre.

- Tu aurais été un gendre idéal.

- Quel est le sens profond de cette dernière remarque ?

- Rien, tu es le type à être adoré des belles-mères.

- Je trouve ta réflexion moyenne, et je ne crois pas que ce soit le sujet.

- Non, ça je dois dire ! Tu serais veuf avant de te marier.

- Tu veux me dire quoi sur ce ton acidulé ?

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