Voil à la peinture la plus vraie de ce qui passe dans mon cœur, dans mon imagination, enfin dans tout mon individu. Que je suis fâché que ce ne soit pas moi-même qui ait fait ces vers! ils expriment si bien ce que j’éprouve et que je sens… Hé bien, Madame, ajoutez à cela le doux souvenir de ce que j’ai entendu, de ce que j’ai vu, et ces mots de bonté, ces mots de consolation qui flattaient de temps en temps mon oreille. «Вот милая попинька! Où est mon Oreste? Jouez, mon ange!» – Croyez-vous que je les oublierai? Ja sais bien comme je viens de le dire, que c’étaient seulement des mots de bonté, des mots de consolation, des expressions presque banales, mais je vous le répète, et je le répéterai toujours: mon cœur aime à se tromper, il est tout à ces illusions… Aussi la réalité est trop dure pour lui… je vois bien que j’ai cessé même d’être l’objet de votre indulgence: quelquefois je suis là, près de vous, et vous avez l’air de ne pas vous en apercevoir. [17] Oh! c’est l’unique occasion où je fais des reproches amères à la nature, à la providence de ne m’avoir pas comblé de leurs dons.

Pourquoi en effet ne m ’ont-elles pas donné une figure attrayante, une taille avantageuse, des talents agréables surtout celle de plaire, un esprit aigre et cultivé, enfin tout ce peut attirer et attacher. De tous leurs dons, elles ne m’ont laissé en partage qu’un cœur tendre et aimant et une âme élevée au-des-sus de mon état, deux choses qui au lieu de faire le bonheur de celui qui les possède, ne contribuent qu’à le rendre encore plus malheureux. Ayez pitié de moi, Madame; rendez-moi du moins mon bonheur illusoire, ce bonheur qui m’a été accordé naguères: je vous jure, je fais le serment le plus solennel d’être aussi circonspect que vous l’exigez, de vous épargner la peine de me faire encore les mêmes reproches que votre jolie bouche m’avait prononcé autre jour.

Et en quoi suis-je fautif? J ’a toujours été si respectueux, si soumis devant vous, Madame (en même temps que j’ai vu un jeune homme se permettre de vous faire les réprimandes un peu dures en présence de tout le monde: voilà à qui peut vous compromettre et prêter au scandale…)

Veuillez bien, Madame, me pardonner ma franchise excessive: c ’est dans l’interêt de tout ce qui vous concerne, et par conséquent de tout ce qui m’est plus cher que ma vie, que je me suis permis de vous exprimer mon sentiment à ce sujet. Si vous saviez toute la force de mon amour, vous ne vous fâcheriez point de ma sincérité. Je tombe à vos pieds, je m’anéantis en disant toujou rs

Tout à vous pour la vie O. Somoff.

Ce 25 Mai, 1821.

Ce n ’est donc que mon talent d’écrire que vous voyez dans mes lettres, Madame. L’éloge que vous en avez fait hier n’était qu’une satire contre mon coeur: aussi vous avez pu remarquer mon embarras et mes sottes réponses à vos aimables compliments: j’étais pétrifié, anéanti. Ah, Madame! si par pitié seulement vous m’eussiez dit: tu as un coeur, tu sais aimer, je le vois; ces expressions ne peuvent partir que d’un cœur aimant, elles ne sont point enve-loppées dans une froide recherche des mots et dans le fade jargon d’un amant trouvé dans mille romans. C’aurait été plus flatteur pour moi que toutes les lo-uanges pompeuses des toutes les académies du monde. Mais ici je vois que Madame a voulu seulement plaisanter sur mon amour et tourner en ridicule mon pauvre cœur: quelle récompense!.. Vous avez beau faire. Madame! je vous aimerai toujours: ni vos rigueurs, ni vos plaisanteries n’étoufferont jamais une passion qui va chaque jour croissant, qui fait mes peines, qui f’ait mes délices, et qui enfin n’expirera qu’avec le dernier souffle de ma vie.

Qu ’il est pénible, le moment fatal où l’on voit tomber le bandeau rose qui couvrait nos yeux, laissant apercevoir, dans le lointain, un demi-bonheur et des demi-jouissances! Qu’il est pénible, dis-je, cet état où le cœur se voit détrompé! Voici précisément l’état où je me trouve, Madame! Les espérances se sont toutes envolées: un vide affreux que rien ne remplit, règne à présent dans mon cœur… Autrefois il s’ouvrait à la douce amitié, depuis quelque temps il a osé palpiter pour l’amour…

Eh bien, Madame! l ’amour l’ayant trompé et le désir même de l’amitié. Vous, Madame, vous ne le croyez pas, j’ai vu par tout ce que vous m’avez dit que vous n’en croyez rien; ou du moins, si vous condescendez à le croire, ce sentiment ne fait qu’effleurer votre cœur sans y laisser aucune trace, tandis qu’il se grave dans le mien à de traits de feu, à de traits ineffaçables.

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