— Qu’est-ce que c’est ? demande Myriam qui, à l’âge de 5 ans, n’est encore jamais entrée dans une synagogue.

— Ce sont des religieux, répond Emma avec respect, ils étudient les textes.

— Personne ne les a prévenus de l’arrivée du XXe siècle ! rigole Ephraïm.

Myriam s’imprègne de ces visions fantasmagoriques du quartier juif. Le regard d’une petite vendeuse de gâteaux au pavot, une enfant de son âge, s’inscrit en elle, ainsi que les silhouettes des vieilles femmes, assises par terre, foulards colorés sur la tête, vendant des fruits pourris et des peignes sans dents. Myriam se demande qui peut bien leur acheter des choses aussi sales ?

En ces années 20, les rues de Lodz semblent surgir du siècle précédent mais aussi d’un livre ancien fait de contes étranges, d’un monde grouillant de personnages aussi merveilleux qu’effrayants, un monde dangereux où les voleurs rusés et les belles prostituées surgissent à chaque coin de rue armés de leur panache, où les hommes vivent avec les bêtes dans des rues labyrinthiques, où les filles de rabbins veulent étudier la médecine et leurs amoureux éconduits prendre des revanches sur la vie, où les carpes vivantes baignent dans des bassines, se mettant soudain à parler comme dans les légendes yiddish, où l’on chuchote des histoires de miroirs noirs, où l’on mange dans la rue des petits pains frais beurrés au fromage blanc.

Myriam se souviendra toute sa vie de l’odeur doucement écœurante des vendeurs de beignets au chocolat dans la chaleur de la ville en ébullition.

Les Rabinovitch arrivent ensuite dans le quartier polonais, où l’on entend aussi le clac-clac des métiers à tisser. Mais l’accueil est pour le moins brutal.

— Hep hep Jude, entendent-ils sur leur passage.

Une bande de gamins, suivie par des chiens, leur lance des petits graviers. Myriam reçoit une pierre pointue, juste sous l’œil. Quelques gouttes de sang gâtent la belle robe qu’elle porte pour le voyage.

— Ce n’est rien, lui dit Emma, ce sont des gamins, des imbéciles.

Emma essaye d’enlever la tache de sang avec son mouchoir, mais Myriam garde un point rouge sous l’œil, qui tournera noir. Ephraïm et Emma tentent de la rassurer. Mais la petite fille comprend bien que ses parents se sentent menacés par « quelque chose ».

— Regardez, dit Emma pour distraire les filles, les bâtiments avec les murs rouges, c’est l’usine de votre grand-père. Autrefois, il a fait un voyage à Shanghai pour étudier différentes techniques de métier à tisser. Il vous fera une couverture en soie.

Le visage d’Emma s’assombrit. Sur les murs de la filature, elle lit des inscriptions peintes à la main : WOLF = LOUP = PATRON JUIF.

— Ne m’en parle pas, soupire Maurice Wolf en prenant sa fille dans ses bras. Les Polonais ne veulent plus travailler dans les mêmes salles que les Juifs – parce qu’ils se détestent entre eux. Mais celui qu’ils détestent par-dessus tout, c’est moi ! Je ne sais pas si c’est parce que je suis leur patron – ou parce que je suis juif…

Ce climat délétère n’empêche pas Emma, Ephraïm, Myriam et Noémie de passer des jours heureux dans la datcha des Wolf, entre Piotrkow et les rives de la Pilca. Tout le monde surjoue la bonne humeur et les sujets de conversation tournent autour des enfants, du temps qu’il fait et des repas. Emma exagère pour ses parents son enthousiasme à partir en Palestine, leur expliquant combien cette nouvelle aventure est formidable pour son mari, qui pourra développer là-bas toutes ses inventions.

C’est soir de shabbat, les Wolf ont dressé une magnifique table pour le dîner, et les bonnes polonaises s’affairent en cuisine, elles seules ont le droit d’allumer le four et de faire tout ce qui est interdit aux Juifs ce soir-là. Emma retrouve avec bonheur ses trois sœurs. Fania est devenue dentiste, elle a épousé un Rajcher. La belle Olga est devenue médecin, elle a épousé un Mendels. Maria est fiancée à un Gutman et se prépare elle aussi à faire des études de médecine. Emma reste muette devant son petit frère, Viktor, qu’elle n’avait pas vu depuis si longtemps. L’adolescent est devenu un jeune homme à la barbe bouclée, il est marié et établi comme avocat au 39, rue Zeromskiego, non loin du centre-ville.

Ephraïm a apporté son impressionnant appareil photographique pour immortaliser ce jour où la famille Wolf au grand complet pose sur les marches de l’escalier devant leur maison de villégiature.

— Regarde, me dit Lélia. Je vais te montrer la photographie.

— Elle est troublante, dis-je.

— Ah, tu vois ça toi aussi.

— Oui, les visages s’effacent, les sourires peinent à exister. Comme s’il flottait la conscience ténue du précipice.

Sur la photographie, ma grand-mère Myriam est la fillette avec le nœud dans les cheveux, la robe et les chaussettes blanches, la tête penchée sur le côté.

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