— Non. La langue hébraïque était la langue des textes, uniquement.

— Un peu comme si Pascal, au lieu de traduire la Bible en français, avait encouragé les gens à parler latin ?

— Exactement. L’hébreu est donc le troisième alphabet que Myriam apprend à lire et écrire. À l’âge de 6 ans, Myriam sait déjà s’exprimer en russe, en allemand grâce à sa nourrice de Riga, en hébreu, elle connaît quelques rudiments d’arabe… et elle comprend le yiddish. En revanche, elle ne connaît pas un mot de français.

Au mois de décembre, pour Hanoucca, la fête des lumières, les deux sœurs apprennent à fabriquer des bougies avec des oranges, en confectionnant une mèche avec la tige dans l’écorce vidée du fruit. Il faut la remplir d’huile d’olive. Les rites liturgiques scandent l’année des enfants, Hanoucca, Pessah, Souccot, Kippour… Et puis un nouvel événement, un petit frère, leur arrive le 14 décembre 1925. Itzhaak.

Après la naissance de son fils, Emma renoue ouvertement avec la religion. Ephraïm n’a pas la force de s’opposer – il proteste à sa manière, en se rasant le jour de Kippour. Autrefois, sa mère poussait des soupirs quand son fils provoquait Dieu. Mais désormais elle ne lui en fait plus le reproche. Tout le monde se rend compte qu’Ephraïm ne va pas bien, épuisé par la chaleur, par ses allers-retours entre Migdal et Haïfa. Il semble se soustraire à lui-même.

Cinq années de cette vie-là passent. Ce sont des cycles. Un peu plus de quatre ans en Lettonie. Presque cinq ans en Palestine. Contrairement à Riga, où la chute fut aussi rapide que brutale, leur situation à Migdal se dégrade d’année en année, lentement mais sûrement.

— Le 10 janvier 1929, Ephraïm écrit à son grand frère Boris une lettre que je vais te montrer. Une lettre dans laquelle il avoue le désastre que représente l’aventure palestinienne pour leurs parents et pour lui-même. Il se dit « sans un sou et sans perspective en quoi que ce soit, sans savoir où je vais, ce que j’aurai à manger demain, sans savoir non plus comment donner du pain à mes enfants ». Il dit aussi : « L’exploitation de nos parents est criblée de dettes. »

Les Pessahs en Palestine ne ressemblent pas à ceux de Russie. Les couverts d’argent ont laissé place à de vieilles fourchettes aux dents tordues. Ephraïm regarde son père dépoussiérer les Haggadahs qui se salissent d’année en année. Néanmoins il ne peut s’empêcher d’être attendri en voyant ses filles lire tant bien que mal le récit de la sortie d’Égypte, sur des livres trop grands pour leurs petites mains.

— Pessah en hébreu, explique Nachman, signifie passer par-dessus. Parce que Dieu passa au-dessus des maisons juives pour les épargner. Mais il signifie aussi un passage, passage de la mer Rouge, passage du peuple hébreu devenu peuple juif, passage de l’hiver au printemps. C’est une renaissance.

Du bout des lèvres, Ephraïm répète les paroles de son père, qu’il connaît par cœur. Il les a entendues tous les ans, les mêmes mots, les mêmes phrases, depuis presque quarante ans.

— Quarante ans bientôt… s’étonne Ephraïm.

Ce soir-là, son esprit lui donne rendez-vous avec le souvenir de sa cousine. Aniouta. Jamais il ne prononce son prénom à voix haute.

— Mah Nichtana ? Qu’y a-t-il de changé ? En quoi cette nuit diffère-t-elle des autres nuits ? Nous étions esclaves du Pharaon en Égypte…

Ces questions posées par les enfants font divaguer Ephraïm. Soudain il a peur, peur de mourir dans ce pays sans avoir accompli son destin. Cette nuit-là, il ne parvient pas à dormir. La mélancolie le gagne. Elle devient un paysage mental dans lequel il se promène, parfois des jours entiers. Il a l’impression que sa vie, sa véritable vie, n’a jamais commencé.

Il reçoit des lettres de son frère qui aggravent son mal.

Emmanuel est plus heureux que jamais. Il a déposé un dossier de naturalisation française grâce au soutien de Jean Renoir qui lui a écrit une lettre de recommandation. Il tourne dans ses films et commence à percer. Il habite avec sa fiancée, la peintre Lydia Mandel, au 3 rue Joseph-Bara, dans le 6e arrondissement, entre la rue d’Assas et la rue Notre-Dame-des-Champs, tout près du quartier Montparnasse. En lisant ces lettres, Ephraïm a l’impression d’entendre, au loin, les sons joyeux d’une fête où son frère s’amuse sans lui.

Emma remarque que le comportement d’Ephraïm a changé. Elle interroge la Rebbetzin de la synagogue.

— Ce n’est pas de ta faute si ton mari est troyerik. C’est à cause de l’air de ce pays : il est comme un animal, déplacé sous une latitude qui ne correspond pas à son tempérament. Tu ne pourras rien y faire tant que vous vivrez ici.

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