Mais au milieu des rires, Ephraïm ressent soudain une peine dans le cœur – Aniouta. Une image traverse son esprit, celle de sa cousine, qu’il imagine au même moment, fêtant
— Tout va bien ? demande-t-elle.
— Et si nous faisions un autre enfant ? répond Ephraïm.
Dix mois plus tard, Noémie – la Noémie de la carte postale – naît à Riga le 15 février 1923. Cette petite sœur détrône Myriam de son royaume, elle a le visage rond de sa mère, rond comme la lune.
Grâce à l’argent qu’il dégage des ventes de ses œufs d’esturgeon, Ephraïm achète un local pour y installer un laboratoire expérimental. Il veut créer de nouvelles machines. Ephraïm passe des soirées entières, l’œil brillant, à expliquer à sa femme les principes de ses inventions.
— Les machines seront une révolution. Elles libéreront les femmes de leur harassant travail domestique. Écoute ça : «
— Mon mari est pareil à l’électricité, écrit Emma à ses parents, il voyage partout pour apporter la lumière du progrès.
Mais Ephraïm l’ingénieur, le progressiste, le cosmopolite, a oublié que celui qui vient d’ailleurs restera pour toujours celui qui vient d’ailleurs. La terrible erreur que commet Ephraïm, c’est de croire qu’il peut installer son bonheur quelque part. L’année suivante, en 1924, un baril de caviar avarié plonge sa petite entreprise dans la banqueroute. Malchance ou manœuvre de jaloux ? Ces migrants arrivés en charrette sont devenus trop vite des notables. Les Rabinovitch deviennent
Emma écrit à ses parents, mais les nouvelles de Pologne ne sont pas bonnes. Son père, Maurice Wolf, semble inquiet à cause des grèves qui éclatent partout dans le pays.
— Tu sais ma fille combien mon plus grand bonheur serait de t’avoir près de moi. Mais je ne dois pas être égoïste et mon devoir de père est de te dire que vous devez peut-être réfléchir à vous éloigner davantage, ton mari, toi et les enfants.
Ephraïm envoie un télégramme à son petit frère, Emmanuel. Mais malheureusement, ce dernier occupe à Paris l’appartement d’amis peintres, Robert et Sonia Delaunay, qui ont un petit garçon. Ephraïm écrit alors à Boris, son grand frère réfugié à Prague, comme de nombreux membres du parti SR. Mais là-bas, la situation politique est trop instable et Boris déconseille à Ephraïm de venir s’installer.
Ephraïm n’a plus d’argent et plus de choix. La mort dans l’âme, il envoie en Palestine un télégramme :
Pour se rendre en Terre promise, il faut piquer au sud de Riga, sur deux mille cinq cents kilomètres en ligne droite. Traverser la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et la Hongrie avant de prendre le bateau à Constanza en Roumanie. Le voyage dure quarante jours. Comme celui de Moïse au mont Sinaï.
— On s’arrêtera chez mes parents à Lodz. Je voudrais présenter les filles à ma famille, annonce Emma à son mari.
Après avoir traversé l’étang Ludka, Emma retrouve sa ville d’enfance qui lui avait tant manqué. L’effervescence du trafic, entre les trolleys, les voitures et les drojkis qui se croisent dans un brouhaha infernal, effraye les enfants mais ravit Emma.
— Chaque ville a son odeur, tu sais, dit-elle à Myriam. Ferme les yeux et respire.
Myriam baisse les paupières et sent le parfum des lilas et du goudron du quartier Baluty entrer en elle, les effluves d’huile et de savon des rues de Polesie, les odeurs de