Pendant ce temps, Jeanine annonce à son frère que la jeune fille qui s’occupait de leurs faux Ausweis a été arrêtée. Une poupée de 22 ans, aux boucles blondes et des dents comme des dragées. Sa famille possédait à Lille de très bons « ustensiles de cuisine » : de faux tampons administratifs.

Sa mission consistait à faire des allers-retours entre Lille et Paris pour transporter les papiers. Chaque fois qu’elle prenait le train, elle se précipitait vers le compartiment des officiers allemands. Elle souriait, minaudait, demandait s’il y avait de la place pour elle. Évidemment, les officiers étaient charmés, ils faisaient claquer leurs bottes en donnant du « mademoiselle », et s’occupaient de ses bagages. La jeune femme passait le reste du voyage au milieu de tous ces messieurs. Les faux papiers cousus dans la doublure de son manteau.

Une fois arrivée en gare, elle demandait à un Allemand de l’aider à porter sa valise – c’est ainsi, escortée, qu’elle traversait la gare sans être contrôlée. La jolie poupée de porcelaine.

Mais un officier s’était retrouvé par hasard dans le même wagon qu’elle, trois fois de suite. Il avait fini par comprendre son manège.

— En prison, pendant son interrogatoire, une dizaine de gars lui sont passés dessus, dit Jeanine avec la terreur au ventre.

Le frère et la sœur annoncent à Myriam qu’ils vont retourner à Paris où ils ont « des choses à faire ».

— On va te déposer dans une auberge de jeunesse, dans l’arrière-pays. Tu nous attendras là-bas.

Myriam n’a pas le temps de protester.

— C’est trop dangereux pour toi de rester ici.

En montant dans la voiture conduite par Jeanine, Myriam a la sensation de s’éloigner encore un peu plus de Jacques et Noémie. Elle demande à Jeanine une dernière faveur. Elle voudrait envoyer une carte postale à ses parents pour les rassurer.

Jeanine refuse.

— C’est nous mettre tous en danger.

— Qu’est-ce que ça peut te foutre ? rétorque Vicente. De toute façon, on se barre de Marseille. C’est bon, dit-il à Myriam.

Au guichet de la poste marseillaise, Myriam achète donc une « carte interzone » à 80 centimes. C’est le seul courrier autorisé à circuler entre les deux zones, la « nono », contraction de « non autorisée » – et la « ja-ja », traduction allemande de « oui-oui ». Toutes les cartes sont lues par la commission de contrôle postal, et si le message semble douteux, la carte est détruite sur-le-champ.

« Après avoir complété cette carte strictement réservée à la correspondance d’ordre familial, biffer les indications inutiles. Il est indispensable d’écrire très lisiblement pour faciliter le contrôle des autorités allemandes. »

Les cartes sont préremplies. Sur la première ligne, vierge, Myriam écrit : Madame Picabia.

Puis elle doit choisir entre :

— en bonne santé

— fatigué

— tué

— prisonnier

— décédé

— sans nouvelles

Elle entoure en bonne santé.

Puis il faut qu’elle choisisse entre :

— a besoin d’argent

— a besoin de bagages

— a besoin de provisions

— est de retour à

— travaille à

— va entrer à l’école de

— a été reçu à

Myriam entoure travaille à et complète par Marseille.

Au bas de la carte, une formule de salutation est préremplie par les autorités : Affectueuses pensées. Baisers.

— Ce n’est pas possible, dit Jeanine en regardant par-dessus l’épaule de Myriam. Madame Picabia, c’est moi. Et oui, je suis recherchée à Marseille…

En soupirant, Jeanine déchire la carte et va en acheter une autre, qu’elle remplit elle-même.

« Marie est en bonne santé. Elle a été reçue à son examen. Ne pas lui envoyer de colis, elle a tout ce qu’il faut. »

— Vous êtes pénibles tous les deux, dit-elle en rentrant dans la voiture. À croire que vous ne comprenez rien.

Durant tout le trajet, Jeanine et Vicente ne s’adressent pas la parole. Sur la route d’Apt, ils s’arrêtent devant un ancien prieuré en ruines transformé en auberge de jeunesse.

— On te laisse là, dit Jeanine à Myriam. Tu peux faire confiance au père aubergiste, il s’appelle François. Il est avec nous.

C’est la première fois que Myriam entre dans une auberge de jeunesse. Elle en avait entendu parler, avant la guerre. Les chansons au coin du feu, les grandes promenades dans la nature, les nuits dans les dortoirs. Elle s’était promis d’essayer, une fois pour voir, avec Colette et Noémie.

<p>Chapitre 3</p>
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