Des arrestations ont lieu au même moment à Paris, ce qui confirme la trahison. Jacques Legrand, alias « SMH », est arrêté par la Gestapo. Philippe de Vomécourt lui aussi avec le photographe qui faisait les microfilms. Samuel Beckett charge sa compagne, Suzanne Déchevaux-Dumesnil, de prévenir d’autres membres. Mais Suzanne est contrôlée en chemin, obligée de faire demi-tour. Le couple se cache chez l’écrivain Nathalie Sarraute. Douze membres du réseau sont emprisonnés à Fresnes et à Romainville avant d’être fusillés. Puis quatre-vingts sont envoyés en déportation à Ravensbrück, Mauthausen et Buchenwald. C’est presque la moitié du réseau qui est décimée en quelques jours.

Jeanine applique la marche à suivre en cas de trahison. Elle ordonne la cessation d’activité immédiate du réseau dans toute la France. Et coupe ses liens avec les membres.

À ce jour, Jeanine devient l’une des femmes les plus recherchées de France. Elle doit quitter le territoire. C’est à son tour de voyager dans un coffre de voiture, une Renault 6 chevaux dont Samuel Beckett a aménagé le coffre avec l’aide d’un ami. Il se rend avec sa femme dans le sud de la France, à Roussillon. En chemin, il laisse Jeanine à l’auberge de jeunesse où se cachent son frère et Myriam.

Elle leur annonce qu’elle va essayer de rejoindre l’Angleterre par l’Espagne. Ce qui veut dire : traverser les Pyrénées à pied.

— Je préfère encore mourir là-haut que d’être arrêtée, dit-elle.

Jeanine sait le sort réservé aux femmes résistantes. Les viols, crimes parfaits, silencieux.

Myriam et Vicente lui disent au revoir dans l’obscurité, sans embrassades ni paroles réconfortantes, sans coupo santo ni promesse de se revoir, surtout ne pas se souhaiter bonne chance, ne rien dire, juste une poignée de main pour conjurer le sort.

Myriam et Vicente. Les voilà réunis. Les deux qui ont égaré leurs sœurs dans la nuit de la guerre.

Le lendemain, François Morenas, le directeur de l’auberge de jeunesse, leur annonce que l’endroit est surveillé.

— C’est trop dangereux pour vous de rester chez moi. Les gendarmes vont venir fouiller mes registres.

François les conduit à Buoux, le village d’à côté, sur les hauteurs. Là-bas, il y a un café-auberge qui loge des voyageurs.

— C’est complet ! annonce le patron du café.

— Bon, dit François. On va aller voir Madame Chabaud.

Dans la région, tout le monde respecte cette veuve de la Grande Guerre.

— Oui, j’ai une maison de libre, dit-elle à Myriam et Vicente. Elle n’est pas grande mais on peut y loger à deux. C’est là-haut, sur le plateau des Claparèdes. La maison du pendu.

— Ce sera parfait, chuchote François. Les gendarmes n’aiment pas trop les fantômes. Et puis c’est haut. Vous verrez.

En effet, il faut marcher trente minutes depuis le village, à travers les amandiers, uniquement en pente raide, sans aucun répit, avant d’atteindre le plateau des Claparèdes.

— Dans le coin, on parachute, alors les Allemands patrouillent, prévient François. Si vous ne voulez pas avoir d’ennuis, fermez bien vos volets avant d’éclairer le soir, ne fumez jamais vos cigarettes dehors ni à la fenêtre, et puis je vous conseille de boucher les interstices des fenêtres par où peut rentrer la lumière, on ne sait jamais. Même les trous de serrure tant que vous y êtes.

<p>Chapitre 6</p>

Maman,

Ce matin il m’est revenu un souvenir. Je devais avoir 10 ans, Myriam m’avait proposé une promenade dans la colline. Nous marchions dans la chaleur de l’été, toutes les deux, elle avait ramassé sur le rebord du chemin, je m’en souviens, une chrysalide d’abeille. Elle me l’avait donnée en me disant d’y faire très attention parce que c’était fragile. Ensuite elle s’est mise à me parler de la guerre. J’ai ressenti une gêne très forte.

Quand nous sommes rentrées, j’ai voulu te raconter. Mais tout était flou dans ma tête et je fus incapable de te restituer quoi que ce soit. Je me souviens de ta réaction, comme une brûlure. Tu me posais des questions et je répondais systématiquement : « Je ne sais pas. » Ce moment est peut-être l’un des plus constitutifs de mon caractère.

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