— Pour une fois que la femme du rabbin ne dit pas de bêtise, confirme Ephraïm. Elle a raison, je n’aime pas ce pays. L’Europe me manque.

— Très bien, répond Emma. Allons nous installer en France.

Ephraïm prend le visage d’Emma dans ses mains et embrasse vigoureusement ses lèvres. Surprise, elle rit, d’un rire qui n’avait pas résonné dans sa gorge depuis longtemps. Le soir même, Ephraïm se remet à étudier ses plans sur la table de la cuisine. Pour conquérir Paris, il n’arrivera pas les mains vides, mais avec une invention : une machine à boulange qui accélère le processus de levée de la pâte à pain. Paris n’est-elle pas la capitale de la baguette ? Désormais, il ne pense qu’à ses projets. Ephraïm redevient ce brillant ingénieur capable de travailler sur son brevet des nuits entières sans se fatiguer.

Ce jour de juin 1929, Emma cherche ses filles pour leur annoncer la nouvelle. Elle les aperçoit au loin, marchant l’une derrière l’autre, comme deux petites gymnastes en équilibre, sur le muret en terre blanche qui sert à guider l’eau miraculeuse du lac de Tibériade. Emma prend Myriam et Noémie à part, sous le hangar des oranges. Leur odeur brillante de pétrole est si puissante qu’elle imprègne les cheveux des fillettes jusqu’au soir, où leur parfum continue de flotter dans la chambre à coucher.

Emma déplie l’un des papiers d’agrume, avec le dessin d’un bateau rouge et bleu.

— Vous voyez ce bateau qui transporte nos oranges vers l’Europe ? demande Emma à ses filles. Eh bien nous allons le prendre ! Cela va être passionnant de découvrir le monde.

Puis Emma prend une des oranges dans sa main.

— Imaginez que c’est le globe terrestre !

Sous les yeux de ses filles, elle enlève l’écorce par petits bouts, pour dessiner la terre et les océans.

— Vous voyez, nous sommes là. Et… nous allons… aller… là ! En France ! À Paris !

Emma prend un clou qu’elle plante dans la chair de l’orange.

— Regardez, c’est la tour Eiffel !

Myriam écoute sa mère, attentive à ces mots nouveaux : Paris, la France, la tour Eiffel. Mais, sous le discours sémillant, elle comprend.

Il va falloir partir. De nouveau partir. C’est ainsi. Myriam s’est habituée. Elle sait que, pour ne pas souffrir, il suffit de marcher droit devant soi et ne jamais, jamais, se retourner.

La petite Noémie se met à pleurer. Il est terrible pour elle de quitter ses grands-parents, dieux mythiques de ce paradis peuplé d’oliviers et de dattiers, où, dans leurs jambes, elle fait des siestes à l’ombre des grenadiers.

— Tout est prêt papa, dit Ephraïm à son père. Emma passera l’été en Pologne, avant de me rejoindre à Paris. Elle n’a pas vu sa famille depuis longtemps et elle veut leur présenter Itzhaak. Pendant ce temps, je me rendrai en France en éclaireur pour préparer l’arrivée des filles et nous trouver un logement.

Nachman secoue sa barbe de coton, de droite à gauche. Ce départ est une très mauvaise idée.

— Que crois-tu gagner en allant à Paris ?

— La fortune ! Avec ma machine à pain.

— Personne ne voudra de toi.

— Papa… ne dit-on pas « Heureux comme un Juif en France » ? Ce pays a toujours été bon avec nous. Dreyfus ! Le pays entier s’est levé pour défendre un petit Juif inconnu !

— Seulement la moitié d’un pays, mon fils. Pense à l’autre moitié…

— Arrête… dès que j’aurai assez d’argent, je vous ferai venir.

— Non merci. Besser mit un klugn dans gehenem eyder mit un nar dans ganeydn… Mieux vaut être un sage en enfer qu’un imbécile au paradis.

<p>Chapitre 8</p>

Emma et Ephraïm se retrouvent sur le port de Haïfa, à l’endroit même où ils avaient débarqué cinq ans auparavant. Ils ont un enfant de plus et quelques cheveux blancs. Emma a pris des hanches et de la poitrine, Ephraïm est devenu maigre comme une ficelle. Ils ont vieilli et leurs habits sont usés. Qu’importe, ce départ leur donne l’impression d’avoir de nouveau 20 ans.

Ephraïm embarque pour Marseille, d’où il rejoindra Paris. Et Emma pour Constanza, direction la Pologne.

La famille d’Emma s’émerveille devant Itzhaak, le petit garçon qu’ils ne connaissaient pas. Maurice, son grand-père, lui apprend à marcher sur le magnifique perron en pierre de taille où grimpent les lierres. Emma décide que, désormais, on appellera Itzhaak « Jacques » – ça sonne chic et français.

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