— Il faut que tu saches que tous les personnages de cette histoire ont plusieurs prénoms et plusieurs orthographes. Il m’a fallu du temps pour comprendre, à travers les lettres que je lisais, qu’Ephraïm, Fédia, Fedenka, Fiodor et Théodore étaient… une seule et même personne ! Écoute-moi bien, c’est seulement au bout de dix ans que j’ai réalisé que Borya n’était pas une cousine Rabinovitch. Mais que Borya
Cet été-là, l’été 1929, les Wolf reçoivent la visite d’un frère d’Ephraïm, l’oncle Boris. Il arrive de Tchécoslovaquie pour passer quelques jours en Pologne avec ses nièces et sa belle-sœur. Lui aussi avait dû fuir les bolcheviques.
Dans sa jeunesse, l’oncle Boris avait été un vrai
— Mais soudain, après avoir donné vingt-cinq années de sa vie à la Révolution, après avoir connu l’ivresse des grandes assemblées politiques… il a tout arrêté. Du jour au lendemain. Pour devenir paysan.
Pour Myriam et Noémie, l’oncle Boris est l’éternel oncle Boris. Avec ses drôles de chapeaux de paille et son crâne désormais lisse comme un œuf. Il est devenu fermier, naturaliste, agronome et collectionneur de papillons. Ses voyages lui permettent d’approfondir ses connaissances sur les plantes. Cet oncle tchekhovien est aimé de tout le monde. Les filles font de longues promenades avec lui dans la forêt, elles découvrent le nom latin des fleurs et les propriétés des champignons. Elles apprennent comment imiter le son d’une trompette avec un brin d’herbe coincé entre leurs doigts. Il faut le choisir à la fois large et solide, pour que le son résonne.
— Regarde ces photos, me dit Lélia, elles ont été prises cet été-là. Myriam, Noémie et leurs cousines portent des robes en coton cousues sur le même patron, manches courtes, tissus fleuris et tablier blanc.
— Elles me font penser à celles que Myriam nous fabriquait lorsque nous étions petites.
— Oui, elle vous faisait poser dans ces robes folkloriques, pour prendre des photos exactement comme celle-ci, en rang, de la plus grande à la plus petite.
— Peut-être que Myriam pensait à la Pologne en nous voyant. Je me souviens que parfois, son regard se perdait.
Dans le paquebot qui le mène de Haïfa à Marseille, Ephraïm éprouve une sensation étrange. Cela fait dix ans qu’il ne s’est pas retrouvé seul. Seul dans un lit, seul pour lire, seul pour dîner quand bon lui semble. Les premiers jours, il cherche sans cesse autour de lui la présence des enfants, leurs rires et même leurs disputes. Et puis soudain, l’image délicate de sa cousine vient emplir l’espace vide. Elle hante son esprit le temps de la traversée. Sur le pont, fixant son regard sur l’écume des vagues dans le sillon du bateau, il imagine les lettres qu’il pourrait lui écrire…
Arrivé à Paris, Ephraïm retrouve son petit frère Emmanuel qui a obtenu la nationalité française. Il porte un nouveau patronyme au générique des films. Il est désormais Manuel Raaby – et non plus Emmanuel Rabinovitch.
— Tu es complètement idiot, il fallait prendre un nom français ! s’étonne Ephraïm.
— Ah non ! Moi il me faut un nom d’artiste ! Tu peux prononcer
Ephraïm éclate de rire car son petit frère a l’air de tout sauf d’un Américain.
Emmanuel travaille avec Jean Renoir. Il a fait une brève apparition dans
L’arrivée du cinéma parlant l’oblige à travailler sa diction pour gommer son accent russe. Il prend aussi des leçons d’anglais et se passionne pour Hollywood.
Grâce à ses relations, Emmanuel a repéré une maison pour Ephraïm près des studios cinématographiques de Boulogne-Billancourt. C’est ainsi qu’à la fin de l’été, les cinq Rabinovitch, Ephraïm, Emma, Myriam, Noémie, et celui que désormais on appelle Jacques, emménagent au 11 rue Fessart.