Je suis assise à l’arrière de ta petite Renault 5 blanche, j’ai 6 ou 7 ans peut-être, on traverse le boulevard Raspail et tu me montres un immense hôtel, un palace, en me disant que tu y as passé les premiers mois de ta vie. J’approche mon visage de la vitre, je regarde ce bâtiment qui me semble aussi grand que tout le sixième arrondissement. Et je me demande comment c’est possible que ma mère ait vécu dans cet endroit-là. C’est une énigme de plus, un rébus qui vient s’ajouter à tous ceux qui jalonnent ma vie d’enfant.

Je t’ai imaginée courir dans les couloirs aux épaisses moquettes couleur crème, et chaparder des gâteaux frais sur des charriots pour les manger en cachette. Exactement comme dans un album que tu me lisais quand j’étais petite.

Mais maman, avec toi, les histoires étranges du passé n’étaient jamais des contes pour enfants, elles étaient bien réelles, elles avaient existé. Et bien que je connaisse aujourd’hui les circonstances qui t’ont amenée à passer les premiers mois de ta vie au Lutetia, bien que je sache que ton enfance fut ensuite marquée par l’absence de confort matériel, il me reste gravée en moi une image. Fausse et réelle à la fois. L’image fantasmée d’avoir une mère qui apprend à marcher dans les couloirs d’un palace. A.

<p>Chapitre 26</p>

Au début du mois d’avril 1945, le ministère des Prisonniers de guerre, Déportés et Réfugiés, est chargé d’organiser le retour de plusieurs centaines de milliers d’hommes et de femmes sur le territoire français. On réquisitionne les grands bâtiments parisiens. Sont mobilisés la gare d’Orsay, la caserne de Reuilly, la piscine Molitor, les grands cinémas, le Rex, le Gaumont Palace. Et le Vélodrome d’Hiver. (Il n’existe plus aujourd’hui. Le Vel d’Hiv fut détruit en 1959. L’année précédente, il avait accueilli un centre de rétention de Français musulmans d’Algérie, sur ordre du préfet Maurice Papon.)

Au départ, le Lutetia ne fait pas partie des bâtiments réquisitionnés par le ministère. Mais, très vite, on se rend compte qu’il faut entièrement repenser l’organisation. Le général de Gaulle décide alors que l’hôtel doit mettre à disposition des déportés ses trois cent cinquante chambres. Il s’agit d’organiser leur prise en charge sanitaire avec des médecins, structurer des espaces à l’intérieur de l’hôtel, pour créer des infirmeries avec du matériel en nombre suffisant.

De Gaulle met à disposition des voitures taxis qui devront chercher des infirmières à la fin de leur service afin de les conduire au Lutetia. Les étudiants en médecine viendront donner un coup de main ainsi que les assistantes sociales. La Croix-Rouge est présente, avec d’autres organisations, dont les scouts qui auront pour mission de passer les messages en arpentant toute la journée les gigantesques couloirs du palace. Ils seront encadrés par les auxiliaires féminines de l’armée de terre.

L’établissement va devoir fournir des repas quotidiens à toute heure du jour et de la nuit, non seulement pour les arrivants, mais aussi pour le personnel soignant et encadrant. Six cents personnes vont travailler à l’accueil des déportés. Les cuisines du Lutetia vont devoir fournir jusqu’à cinq mille couverts par jour, ce qui signifie une organisation du ravitaillement et du stockage des denrées. Les séquestres du marché noir viendront approvisionner les caves du Lutetia. Chaque jour, la police distribuera la nourriture saisie en contrebande. Mais aussi des vêtements et des chaussures. Les camionnettes feront des allers-retours quotidiens entre les dépôts de confiscation et l’hôtel.

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