Les trains venus de l’Est arrivent heure après heure, dans les différentes gares de Paris – parfois il y a aussi des avions au Bourget ou à Villacoublay. Le premier jour, sur le quai, une fanfare a accueilli les déportés, en grande pompe, avec
À la sortie du train, on les fait monter dans des autobus, les mêmes qui, quelques mois auparavant, avaient transporté les raflés vers les camps de transit, juste avant les trains à bestiaux.
— Mais il n’y a pas vraiment d’autres solutions, leur dit-on.
Les déportés se tiennent debout à l’intérieur, collés les uns contre les autres, ils regardent par la fenêtre défiler les rues de la capitale. Certains découvrent Paris pour la première fois.
Sur leur passage, ils voient les yeux des Parisiens se figer, les passants et les automobilistes quitter leurs préoccupations pendant quelques secondes, pour se demander d’où viennent ces êtres aux crânes rasés en pyjamas rayés qui font irruption dans la ville. Comme des entités venant d’un autre monde.
— Vous avez vu les autobus des déportés ?
— Ils auraient pu les laver.
— Pourquoi ils ont des costumes de bagnards ?
— Il paraît qu’on leur donne de l’argent à leur arrivée.
— Alors ça va.
Et la vie reprend.
Au feu rouge, un vieux monsieur abasourdi par cette vision d’horreur tend le paquet de cerises rouges et juteuses qu’il tient dans la main. Le vieux monsieur le lève vers la fenêtre de l’autobus et des dizaines de bras maigres comme des bâtons, aux doigts filandreux, se jettent sur les cerises qui s’envolent dans les airs.
— Il ne faut pas nourrir les déportés ! crie la dame de la Croix-Rouge. Leur estomac ne tiendra pas !
Les déportés savent bien que c’est comme un poison pour leurs entrailles – mais la tentation est trop forte.
Et l’autobus redémarre, vers la rive gauche et la place Saint-Michel, le boulevard Saint-Germain. Et les cerises ne tiennent pas aux ventres et dégoulinent de l’autre côté.
— Ils pourraient se comporter plus poliment, se dit un passant.
— Ils pourraient manger plus proprement, pense un autre.
— Ils sentent vraiment très mauvais, ils pourraient se laver.
Il y en a un qui n’a pas voulu monter dans l’autobus parce qu’il l’a reconnu, c’est exactement le même autobus qui l’avait conduit de Paris à Drancy. Alors il s’est échappé sur le côté de la gare, avant la sortie des voyageurs, du côté de la rue d’Alsace. Maintenant il ne sait plus très bien où il se trouve, il est perdu.
— Ça va, monsieur, vous avez besoin d’aide ? demande un passant.
Il fait non de la tête, il ne veut surtout pas qu’on vienne l’aider à remonter dans l’autobus. Et les gens, gentils, bien attentionnés, s’arrêtent en ronde autour de lui.
— Vous n’avez pas l’air bien, monsieur.
— Attention, il ne faut pas le brusquer.
— Je vais prévenir un gendarme.
— Monsieur, vous parlez français ?
— Il faudrait lui donner à manger.
— Je vais lui acheter quelque chose, je reviens.
— Vous avez vos papiers ? demande le gendarme qui a été appelé.
L’homme est effrayé par l’uniforme. Pourtant le gendarme est gentil, il se dit qu’il faudrait l’emmener à l’hôpital, le pauvre homme. Il n’a jamais vu personne dans un état pareil.
— Monsieur, suivez-moi, on va vous emmener dans un endroit pour vous soigner. Vous n’auriez pas votre carte de rapatrié ?