L’homme pense en lui-même qu’il n’a plus de papiers depuis longtemps, plus d’argent, plus de femme et plus d’enfant, plus de cheveux non plus et plus de dents. Il a peur de ces gens qui l’entourent et qui le regardent. Il se sent coupable d’être là, coupable d’avoir survécu à sa femme, à ses parents, à son fils de 2 ans. Et à tous les autres. Des millions d’autres. Il a l’impression d’avoir commis une injustice et il a peur que tous ces gens lui jettent des pierres et que le gendarme l’emmène en prison devant un tribunal avec d’un côté des SS et de l’autre sa femme morte, ses parents morts, son fils mort. Et les millions d’autres morts. Il voudrait avoir la force de courir parce que la matraque du gendarme lui fait mal rien que de la regarder, mais il n’en a pas la force. Il se souvient qu’un jour, il y a longtemps, il est venu ici, dans ce quartier, il sait qu’un jour lui aussi était habillé comme tous ces gens, qu’il avait des cheveux sur la tête et des dents dans la bouche, mais il se dit que jamais il ne réussira à redevenir comme eux. Un passant est allé gentiment dans une épicerie à côté, il a expliqué « c’est pour un revenant qui meurt de faim, il n’a plus de dents », alors le commerçant a pensé à du yaourt, et il a ajouté « je ne fais pas payer le yaourt, c’est normal, il faut bien les aider », et le passant donne le yaourt au déporté, qui perfore son estomac, parce que c’est une nourriture trop lourde pour lui qui ne tenait plus qu’à un fil, après avoir été évacué d’Auschwitz par les SS en janvier, trois mois déjà, après avoir échappé aux derniers massacres, aux marches de la mort, aux marches forcées dans la neige sous les coups des escorteurs de colonnes, aux nouvelles humiliations, au chaos de l’effondrement du régime, aux voyages dans les mêmes trains à bestiaux, à la faim, à la soif, à la lutte pour survivre jusqu’au retour, un combat presque impossible pour son corps au bout de l’épuisement, alors son cœur s’arrête de battre là, le jour de son arrivée, sur le trottoir gris de Paris, en bas des escaliers de la rue d’Alsace, après des semaines de lutte. Son corps est si léger qu’il tombe en se repliant sur lui-même, tout doucement, comme une feuille morte, il touche le sol au ralenti sans faire de bruit.
L’autobus en provenance de la gare de l’Est arrive devant l’entrée du Lutetia, une foule se presse, et Myriam qui ne comprend rien suit le mouvement… Un vélo lui roule sur le pied mais personne ne lui demande pardon. Elle entend prononcer des noms de ville pour la première fois, des mots qu’elle ne connaissait pas, Auschwitz, Monowitz, Birkenau, Bergen-Belsen.
Soudain l’autobus à plateforme ouvre ses portes, les déportés ne peuvent pas descendre tout seuls, ils sont aidés par les scouts venus les escorter jusqu’à l’hôtel, pour certains d’entre eux, on fait venir des civières.
La foule des familles qui attendait se précipite sur eux. Myriam s’indigne de l’impudeur de ceux qui, le regard désespéré, se jettent sur les nouveaux arrivants pour brandir des photographies.
— Vous le reconnaissez ? C’est mon fils.
— Vous l’avez peut-être connu ? C’est mon mari, il est grand avec les yeux bleus.
— Sur cette photo ma fille a 12 ans, mais elle en avait déjà 14 quand ils me l’ont prise.
— Vous venez d’où ? Vous avez entendu parler de Treblinka ?
Mais Myriam observe que ceux qui descendent des autocars demeurent silencieux. Ils ne peuvent pas répondre. Ils ont à peine la force de se parler silencieusement à eux-mêmes. Comment raconter ? Personne ne les croirait.
— Votre enfant a été mis dans un four, madame.
— Votre père a été attaché nu à une laisse comme un chien. C’était pour rire. Il est mort fou. De froid.
— Votre fille est devenue la prostituée du
— Quand ils ont su que tout était perdu, les SS ont mis toutes les femmes nues et les ont jetées par la fenêtre. Ensuite nous avons dû les empiler.
— Aucune chance de survie, vous ne les reverrez jamais.
Qui peut courir le risque de parler et de ne pas être cru ? Et qui peut prononcer ces phrases à ceux qui attendent ? Il faut avoir pitié. Certains vont même jusqu’à donner de l’espoir :
— La photo de votre mari me dit quelque chose. Oui, il est vivant.
Myriam entend cette phrase dans la foule qui se précipite dans les portes tambour de l’entrée du palace :
— Ils sont encore dix mille à attendre, là-bas, ne vous inquiétez pas, ils vont revenir.
Les déportés savent que cette perspective est dérisoire. Mais l’espoir est la seule chose qui les a faits survivre dans les camps. L’un des déportés est bousculé par une femme qui semble ne pas se rendre compte de la fatigue de celui à qui elle demande s’il a connu son mari. Une infirmière de la Croix-Rouge doit intervenir.
— Laissez passer les rapatriés. Mesdames, messieurs, s’il vous plaît, vous allez les tuer à les bousculer ainsi. Vous rentrerez plus tard. Laissez-les passer !