— Parce qu’en 1996, les bus SC10 vert et blanc, comme celui que vous voyez à l’arrière-plan de l’image, ont été remplacés par les RP312. Avec une plateforme. Et un moteur situé à l’arrière.
Personne ne s’est étonné que mon père puisse connaître l’histoire des bus parisiens. Il n’a jamais conduit de voiture – encore moins un bus – mais son métier de chercheur l’a entraîné à connaître une multitude de détails, sur des sujets aussi hétéroclites que pointus. Mon père a inventé un dispositif qui calcule l’influence de la lune sur les marées terrestres et ma mère a traduit pour Chomsky des traités de grammaire générative. Ils savent donc à eux deux une quantité inimaginable de choses, la plupart du temps inutiles dans la vie concrète. Sauf parfois, comme ce jour-là.
— Pourquoi écrire une carte et attendre dix ans avant de l’envoyer ?
Mes parents ont continué à s’interroger. Mais moi, je me foutais complètement de cette carte postale. En revanche, la liste des prénoms m’a interpellée. Ces gens étaient mes ancêtres et je ne connaissais rien d’eux. J’ignorais les pays qu’ils avaient traversés, les métiers qu’ils avaient exercés, l’âge qu’ils avaient quand ils furent assassinés. Si on m’avait présenté leurs portraits, je n’aurais pas su les reconnaître au milieu d’inconnus. J’en ai ressenti de la honte.
À la fin du déjeuner, mes parents ont rangé la carte postale dans un tiroir et nous n’en avons plus jamais reparlé. J’avais 24 ans et la tête occupée par une vie à vivre et d’autres histoires à écrire. J’ai effacé de ma mémoire le souvenir de la carte postale, sans pour autant abandonner l’idée qu’il me faudrait, un jour, interroger ma mère sur l’histoire de notre famille. Mais les années filaient et je ne prenais jamais le temps de le faire.
Jusqu’à ce que, dix ans plus tard, je sois sur le point d’accoucher.
Mon col s’était ouvert trop tôt. Il fallait que je reste allongée, pour ne pas précipiter l’arrivée du bébé. Mes parents ont proposé que je vienne quelque jours chez eux, où je n’aurais rien à faire. Dans cet état d’attente, j’ai pensé à ma mère, à ma grand-mère, à la lignée des femmes qui avaient accouché avant moi. C’est alors que j’ai ressenti le besoin d’entendre le récit de mes ancêtres.
Lélia m’a emmenée dans le bureau obscur où elle passe le plus clair de son temps, ce bureau qui m’a toujours fait penser à un ventre, tapissé de livres et de classeurs, baignant dans une lumière d’hiver sur la banlieue parisienne, l’atmosphère épaissie par la fumée de cigarette. Je me suis installée sous la bibliothèque et ses objets sans âge, souvenirs recouverts d’un duvet de cendres et de poussière. Ma mère a attrapé une boîte verte, mouchetée de noir, parmi la vingtaine de boîtes d’archives, toutes identiques. Adolescente, je savais que ces boîtes alignées sur les étagères contenaient les traces des histoires sombres du passé de notre famille. Elles me faisaient penser à de petits cercueils.
Ma mère a pris une feuille de papier et un stylo – comme tous les enseignants à la retraite, elle continue d’être professeure en toute circonstance, même dans sa façon d’être mère. Lélia était très aimée de ses étudiants de la fac de Saint-Denis. À l’époque bénie où elle pouvait fumer en classe tout en enseignant la linguistique, elle faisait quelque chose qui fascinait ses élèves : elle réussissait, avec une dextérité rare, à faire se consumer entièrement la cendre de sa cigarette sans que jamais elle ne tombe par terre, formant ainsi un cylindre gris au bout de ses doigts. Pas besoin de cendrier, elle posait sur son bureau la cigarette consumée, avant d’allumer la suivante. Une prouesse qui imposait le respect.
— Je te préviens, m’a dit ma mère, c’est un récit hybride que tu vas entendre. Certains faits sont donnés comme évidents, toutefois je te laisserai estimer la part des hypothèses personnelles qui ont finalement abouti à cette reconstitution – d’ailleurs de nouveaux documents pourraient compléter ou modifier de façon substantielle mes hypothèses. Évidemment.
— Maman, lui ai-je dit, je crois que la fumée de cigarette n’est pas bonne pour le cerveau du bébé.
— Oh ça va. J’ai fumé un paquet par jour pendant mes trois grossesses et je n’ai pas l’impression d’avoir fait trois débiles à l’arrivée.
Sa réponse m’a fait rire. Lélia en a profité pour allumer une cigarette, et commencer le récit de la vie d’Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques – les quatre prénoms de la carte postale.
— Comme dans les romans russes, a dit ma mère, tout commence par une histoire d’amour contrariée. Ephraïm Rabinovitch aimait Anna Gavronsky, dont la mère, Liba Gavronsky née Yankelevitch, était une cousine germaine de la famille. Mais cette passion n’était pas du goût des Gavronsky…
Lélia m’a regardée en voyant bien que je n’y comprenais rien. Elle a coincé sa clope à la commissure de ses lèvres et, l’œil mi-clos à cause de la fumée, elle a commencé à fouiller dans ses archives.