— Tiens, je vais te lire cette lettre, ça va t’éclairer… Elle est écrite par la grande sœur d’Ephraïm, en 1918, à Moscou :
— Si je comprends bien, Ephraïm fut contraint de renoncer à son premier amour ?
— Et pour cela, on lui trouve vite une autre fiancée, qui sera donc Emma Wolf.
— Le deuxième prénom de la carte postale…
— Tout à fait.
— Elle faisait aussi partie de la famille éloignée ?
— Non, pas du tout. Emma venait de Lodz. Elle était la fille d’un grand industriel qui possédait plusieurs usines de textile, Maurice Wolf, et sa mère s’appelait Rebecca Trotski. Mais rien à voir avec le révolutionnaire.
— Dis-moi, comment Ephraïm et Emma se sont-ils rencontrés ? Parce que Lodz est au moins à mille kilomètres de Moscou.
— Bien plus de mille kilomètres ! Soit les familles ont fait appel à la
— La quoi ?
— La «
Quand j’étais enfant, Lélia, m’avait enseigné qu’il existe cinquante-deux mots pour désigner la neige chez les esquimaux. On dit
— Eh bien, en yiddish, a ajouté ma mère, il existe différents termes pour dire « la famille ». On utilise un mot pour dire « la famille » proprement dite, un autre mot pour dire « la belle-famille », encore un autre mot pour dire « ceux qu’on considère comme sa famille » même en l’absence de lien de parenté. Et il existe un terme quasiment intraduisible, qui serait comme « la famille nourricière » –
— La famille Rabinovitch était donc la
— Voilà… mais laisse-toi faire, et ne t’inquiète pas, tu vas finir par t’y retrouver…
Très tôt dans sa vie, Ephraïm Rabinovitch rompt avec la religion de ses parents. À l’adolescence, il devient membre du Parti socialiste révolutionnaire, et déclare à ses parents qu’il ne croit pas en Dieu. Par provocation, il fait tout ce qui est interdit aux Juifs le jour de
En 1919, Ephraïm a 25 ans. C’est un jeune homme moderne, svelte, aux traits fins. Si sa peau n’était pas si brune et si sa moustache était moins noire, on pourrait le prendre pour un vrai Russe. Ce brillant ingénieur sort tout juste de l’université, ayant échappé au