Cette violence s’était calmée quand le tsar Alexandre III avait renforcé l’antisémitisme d’État, avec les lois de mai, qui privaient les Juifs de la plupart de leurs libertés. Nachman était jeune homme quand tout leur fut désormais interdit. Interdit d’aller à l’université, interdit de se déplacer d’une région à l’autre, interdit de donner des prénoms chrétiens aux enfants, interdit de faire du théâtre. Ces mesures humiliantes ayant satisfait le peuple, pendant une trentaine d’années, il y eut moins de sang coulé. De sorte que les enfants de Nachman n’avaient pas connu la peur des 24 décembre, quand la meute sort de table avec l’envie de tuer.

Mais depuis quelques années, Nachman avait senti revenir dans l’air une odeur de soufre et de pourriture. Les Centuries noires, ce groupe monarchiste d’extrême droite mené par Vladimir Pourichkévitch, s’organisaient dans l’ombre. Cet ancien courtisan du tsar fondait des thèses sur l’idée d’un complot juif. Il attendait son heure pour revenir. Et Nachman ne croyait pas que cette Révolution toute neuve, menée par ses enfants, chasserait les vieilles haines.

— Oui. Partir. Mes enfants, écoutez-moi bien, dit calmement Nachman : es’shtinkt shlekht drek – ça pue la merde.

Sur ces mots, les fourchettes cessent de tinter dans les assiettes, les enfants arrêtent de piailler, le silence se fait. Nachman peut enfin parler.

— Vous êtes pour la plupart de jeunes mariés. Ephraïm, tu vas bientôt être papa pour la première fois. Vous avez de l’élan, du courage – toute la vie devant vous. C’est le moment de faire vos bagages.

Nachman se tourne vers sa femme dont il serre la main :

— Esther et moi avons décidé de partir en Palestine. Nous avons acheté un bout de terre près de Haïfa. Nous ferons pousser des oranges. Venez avec nous. Et j’achèterai là-bas des terres pour vous.

— Mais Nachman, tu vas vraiment t’installer en terre d’Israël ?

Jamais les enfants Rabinovitch n’auraient pu imaginer une chose pareille. Avant la Révolution leur père appartenait à la Première Guilde des commerçants, c’est-à-dire qu’il faisait partie des rares Juifs qui avaient le droit de se déplacer librement dans le pays. C’était un privilège inouï pour Nachman de pouvoir vivre en Russie comme un Russe. Il avait acquis une belle place dans la société, qu’il veut abandonner pour s’exiler à l’autre bout du monde, dans un pays désertique au climat hostile, et y faire pousser des oranges ? Quelle drôle d’idée ! Lui qui ne sait même pas éplucher une poire sans l’aide de la cuisinière…

Nachman prend un petit crayon qu’il mouille du bout de ses lèvres. Tout en regardant sa descendance, il ajoute :

— Bon. Je vais faire un tour de table. Et j’exige de chacun, vous m’entendez bien, de chacun, qu’il me donne une destination. J’irai acheter des billets de bateau pour tout le monde. Vous quittez le pays dans les trois prochains mois, c’est compris ? Bella, je commence par toi, c’est facile, tu viens avec nous. Donc voilà, je note : Bella, Haïfa, Palestine. Ephraïm ?

— J’attends que mes frères se prononcent, répond Ephraïm.

— Je me verrais bien à Paris, dit Emmanuel, le petit dernier de la fratrie, en se balançant avec désinvolture sur sa chaise.

— Évitez Paris, Berlin, Prague, répond sérieusement Ephraïm. Dans ces villes, les bonnes places sont occupées depuis des générations. Vous ne trouverez pas à vous établir. On vous jugera soit trop brillants, soit pas assez.

— Je ne m’inquiète pas, j’ai déjà une fiancée qui m’attend là-bas, répond Emmanuel, pour faire rire toute la table.

— Mon pauvre fils, s’agace Nachman, tu auras une vie de porc. Stupide et brève.

— Je préfère mourir à Paris que dans le trou du cul du monde, papa !

— Ohhhh, répond Nachman en secouant sa main devant lui de façon menaçante, Yeder nar iz klug un komish far zikh : Chaque imbécile se croit intelligent. Je ne plaisante pas du tout. Allez. Si vous ne voulez pas me suivre, tentez l’Amérique, ce sera très bien aussi, ajoute-t-il en soupirant.

Des cow-boys et des Indiens. L’Amérique. Non merci, pensent les enfants Rabinovitch. Des paysages trop flous. Au moins la Palestine, ils savent à quoi cela ressemble puisque c’est écrit dans la Bible : un tas de cailloux.

— Regarde-moi ça, dit Nachman à sa femme. On dirait une bande de côtelettes avec des yeux ! Réfléchissez un peu ! En Europe, vous ne trouverez rien. Rien. Rien de bon. Tandis qu’en Amérique, en Palestine, vous aurez du travail facilement !

— Papa, tu t’inquiètes toujours pour rien. Le pire qui puisse t’arriver ici, c’est que ton tailleur devienne un socialiste !

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