Ephraïm ressent une contraction dans la poitrine, comme si quelqu’un appuyait très fort.
— Pourquoi ? demande Ephraïm.
— Elle a dit qu’elle ne pouvait pas accepter l’invitation, puisqu’elle ne pourrait pas la rendre.
Ephraïm reconnaît Aniouta à cette réponse, il rit d’un rire nerveux.
— Même au milieu du chaos, il faut qu’elle pense à la bienséance. C’est bien une Gavronsky…
— Je lui ai répondu que nous étions de la famille et que nous ne pensions pas comme ça.
— Tu as bien fait, répond Ephraïm en se levant de sa chaise – qu’il fait tomber par terre dans sa brusquerie.
Emma a encore quelque chose d’important à lui dire. Elle froisse nerveusement un morceau de papier dans sa poche, qu’Aniouta lui a donné, avec l’adresse de l’hôtel où elle s’est installée avec son fils. Emma hésite à donner ce message à son mari. La cousine est encore belle, son corps n’a pas été abîmé par sa grossesse. Son visage s’est certes un peu creusé et sa poitrine est moins généreuse qu’autrefois, mais elle est encore très désirable.
— Elle aimerait que tu ailles la voir, finit par dire Emma, en tendant le morceau de papier.
Ephraïm reconnaît tout de suite l’écriture délicate, ronde et appliquée de sa cousine. Cette vision le bouleverse.
— Que crois-tu que je doive faire ? demande Ephraïm à Emma, en mettant ses mains au fond de ses poches, pour ne pas lui montrer qu’elles tremblent.
Emma regarde son mari dans les yeux :
— Je pense que tu devrais aller la voir.
— Maintenant ? demande Ephraïm.
— Oui. Elle dit qu’elle veut quitter Paris le plus vite possible.
Aussitôt, Ephraïm attrape son manteau et met son chapeau sur la tête. Il sent son corps se tendre, son sang le fouetter, comme dans sa jeunesse. Il traverse Paris, la Seine, comme s’il flottait au-dessus du sol, ses pensées entremêlées s’échappent de sa tête, ses jambes retrouvent leur musculature d’autrefois, il marche à toute allure vers le nord de la ville. Il comprend qu’il attendait ce moment, qu’il l’espérait et le redoutait en même temps, depuis si longtemps. La dernière fois qu’il a vu Aniouta, c’était pour lui annoncer officiellement son mariage avec Emma, l’année 1918. Il y a vingt ans quasiment jour pour jour. Aniouta avait feint la surprise, mais elle était déjà au courant des projets de son cousin. Au début, elle avait un peu pleuré devant lui. Aniouta avait la larme facile mais Ephraïm en avait été bouleversé.
— Un mot de toi et j’annule le mariage.
— Oh toi ! avait-elle répondu, passant des larmes au rire. Que tu es dramatique ! C’est idiot mais tu me fais rire… allez, allez, nous resterons toujours cousins.
C’était un mauvais souvenir pour Ephraïm. Un très mauvais souvenir.
L’hôtel d’Aniouta, caché derrière la gare de l’Est, tombe quasiment en ruine.
Drôle d’endroit pour une Gavronsky, se dit Ephraïm en observant l’état du tapis, aussi fatigué que la bonne femme derrière le comptoir de l’accueil.
Planquée derrière sa vitrine, la femme cherche dans le registre, mais ne trouve pas la cousine parmi les clients de l’hôtel.
— Vous êtes sûr que c’est ça le nom ?
— Excusez-moi, c’est son nom de jeune fille que je vous ai donné…
Ephraïm se rend compte qu’il est incapable de se souvenir du nom de son mari. Il l’avait su pourtant, mais il l’a oublié.
— Essayez Goldberg, non, Glasberg ! À moins que ce soit Grinberg…
Sa nervosité l’empêche de réfléchir, c’est alors qu’il entend le grelot de la porte d’entrée de l’hôtel. Il se retourne et voit Aniouta faire son apparition dans un manteau de fourrure tacheté et une toque en panthère des neiges. L’air froid a rougi ses joues et tendu la peau de son visage, lui donnant cet air fier de princesse russe qui rend les hommes fous. Elle tient quelques paquets joliment emballés dans sa main.
— Ah tu es déjà là, dit-elle, comme s’ils s’étaient vus la veille. Attends-moi au salon, je vais poser mes affaires dans ma chambre.
Ephraïm reste pantelant, silencieux, face à cette vision presque surnaturelle, tant il lui semble qu’Aniouta n’a pas changé depuis vingt ans.
— Commande-moi un chocolat chaud, tu seras un ange. Excuse-moi mais je ne m’attendais pas à te voir arriver si vite, lui dit-elle dans un français adorable.
Ephraïm se demande si cette phrase est un reproche. Il doit bien reconnaître qu’il a accouru comme un chien au retour de son maître.
— Un matin, nous nous sommes réveillés avec mon mari, explique Aniouta en buvant son chocolat par petites lapées, et toutes les vitrines des commerçants