Nachman demande à toute la famille de venir le rejoindre en Palestine pour y passer les vacances d’été 1939. Mais Emma et Ephraïm, qui se souviennent de semaines terribles sous une canicule écrasante, préfèrent rester dans la fraîcheur de leur maison en Normandie. Et puis Ephraïm compte toujours sur sa naturalisation : un voyage à Haïfa ne serait pas bien vu dans son dossier.

Au mois de mai, la France s’engage à aider militairement la Pologne en cas d’attaque allemande. Emma écrit tous les jours à ses parents des lettres qui voyagent jusqu’à Lodz. Elle ne montre à personne ses craintes, surtout pas aux enfants.

Pendant les vacances, Myriam se met à peindre de petites natures mortes, des corbeilles de fruits, des verres de vin et autres vanités. Elle préfère le mot anglais pour parler de ses tableaux : still life. Toujours en vie. Noémie écrit son journal intime, tous les jours, consciencieusement. Et Jacques potasse le Sommaire d’agronomie de Lasnier-Lachaise. Au début du mois de septembre, la veille de leur retour à Paris, Myriam et Noémie se rendent à Évreux pour se ravitailler en gouaches et petites toiles.

Tandis qu’elles longent l’imposant bâtiment de la caisse d’épargne, poussant leurs vélos à côté d’elles, les filles entendent retentir le tocsin de la grande tour de l’Horloge. Ce sont des coups répétés et prolongés, à n’en plus finir. Puis toutes les cloches des églises carillonnent. Quand elles arrivent devant le marchand de couleurs, celui-ci abaisse sa vitrine en fer dans un boucan de ferraille.

— Rentrez chez vous ! lance-t-il aux sœurs.

Un cri perce par une fenêtre ouverte.

Myriam se souviendra que cela fait beaucoup de bruit, une déclaration de guerre.

Les deux filles se dépêchent de rentrer à vélo à la ferme. Sur le chemin du retour, la campagne est exactement la même. Indifférente.

La famille Rabinovitch, qui était sur le point de fermer la maison, défait les valises. Ils ne rentreront pas à Paris, à cause des menaces de bombardements.

Les parents vont à la mairie déclarer la maison des Forges en tant que résidence principale. Ce qui permettra à Noémie et Jacques d’aller au lycée à Évreux.

Ils se sentent plus en sécurité à la campagne, et puis les voisins sont aimables. Il est facile de se nourrir grâce au jardin potager planté par Nachman et les poules de Boris donnent de gros œufs bien frais. Dans ce chaos, Ephraïm se félicite d’avoir acheté cette ferme au bon moment.

Une semaine plus tard, Noémie et Jacques font leur rentrée. Noémie en classe de terminale. Jacques en troisième. Myriam fait des allers-retours à Paris pour se rendre à la Sorbonne où elle suit ses cours de philo. Emma fait venir un piano pour pouvoir faire ses gammes. Le dimanche, Ephraïm joue aux échecs avec le mari de l’institutrice.

— Nous sommes en guerre, répètent les Rabinovitch, comme si le sens de ces mots allait bien finir par devenir tangible dans cette vie tout à fait normale.

Pour le moment ce sont des mots employés à la radio, des mots lus dans les journaux, qu’on se répète de voisins en voisins, au bistrot.

Dans une lettre adressée à son oncle Boris, Noémie écrit : « Pourtant je n’ai pas envie de mourir. Il fait si bon de vivre quand le ciel est bleu. »

Les semaines passent ainsi dans une atmosphère étrange, c’est l’insouciance grave des périodes troublées, quand au loin gronde la rumeur irréelle de la guerre. Et la masse abstraite des morts au front.

— J’ai retrouvé dans les papiers de Myriam quelques pages d’un cahier de Noémie. Elle écrit : « Et le reste du monde va son train, on mange, on boit, on dort, on vaque à ses besoins et c’est tout. Ah oui, on sait qu’on se bat quelque part. Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, moi j’ai tout ce qu’il faut. Non sans blague, on crève de faim là-bas dit-on en s’empiffrant des mets les plus divers. Encore Barcelone, je veux de la musique, et le bouton de la TSF tourne remplaçant les nouvelles que le speaker donne par la voix merveilleusement roucoularde de Tino Rossi. Quel succès. Indifférents, complètement indifférents. Des yeux clos, un air de candeur et d’innocence. On discute toujours, on crie beaucoup on se crêpe le chignon on se raccommode et pendant ce temps les hommes meurent. »

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