— Eh bien je vais te répondre… est-ce que tu as lu, quelque part, dans un livre de généalogie par exemple, qu’on était cousins des Rothschild ?
— Non papa, répond Myriam en rigolant.
— Il fallait donc que je trouve un nom à partir de mes initiales : pour ne pas être obligé de faire refaire toutes mes chemises et mes mouchoirs !
Ephraïm sent que les portes de Paris vont bientôt s’ouvrir devant lui. Il se démène pour essayer de faire connaître son invention, sa machine pour la boulange. Il a déposé en Allemagne et en France un brevet auprès du ministère du Commerce et de l’Industrie sous les deux noms, Ephraïm Rabinovitch et Eugène Rivoche. Il s’en explique à Jacques :
— Tu verras mon fils que, dans la vie, il faut savoir anticiper. Retiens ça. Avoir un coup d’avance est plus utile que d’avoir du génie.
— Au début, me dit Lélia, je ne comprenais pas pourquoi je trouvais dans les archives deux brevets identiques, aux mêmes dates, mais avec des noms différents. C’était tellement mystérieux. Il m’en aura fallu du temps pour comprendre que les deux noms recouvraient en réalité une seule et même personne.
Ephraïm Rabinovitch, alias Eugène Rivoche, a donc inventé une machine qui réduit le temps nécessaire à la fabrication du pain. Elle permet d’accélérer le processus de fermentation de la pâte. Et de gagner deux heures sur chaque fournée, ce qui est énorme dans la journée d’un boulanger !
Assez vite, la machine d’Ephraïm intéresse. Paraît dans le
En attendant que son brevet pour la pâte à pain fasse des émules, Ephraïm-Eugène se lance dans de nouvelles aventures savantes – des recherches sur la désagrégation mécanique du son. Ephraïm veut fabriquer des bobines pour les postes à galène. Il achète un lot de trente radios, qui envahissent l’appartement. Les filles apprennent avec lui à les monter et à les démonter, elles trouvent cela très amusant.
Quelques semaines plus tard, la demande de naturalisation de la famille Rabinovitch est refusée. Ephraïm est ébranlé, des douleurs l’assaillent, tout le long de l’œsophage et en arrière du sternum. Il tente de comprendre d’où vient ce refus. On lui conseille de redéposer un dossier plus complet dans six mois.
Désormais, Ephraïm voit des agents de l’administration cachés derrière chaque réverbère parisien – prêts à mettre en doute sa parfaite « assimilation ». Il fuit tout ce qui peut évoquer ses origines étrangères. Avant, il avait honte de prononcer son nom. Maintenant, il évite de le faire. Dans la rue, s’il entend parler russe, yiddish ou même allemand, il change de trottoir. Emma n’a plus le droit de se rendre rue des Rosiers pour faire son marché. Ephraïm travaille à faire disparaître son accent russe pour parler comme ses enfants – « pointu ».
Le seul Juif qu’Ephraïm fréquente, c’est son frère.
— J’ai de plus en plus de mal à obtenir des rôles, lui explique Emmanuel. Il y a trop de Juifs, dans le cinéma, entend-on dire çà et là. Je ne sais pas ce que je vais devenir.
Ephraïm repense aux paroles de son père, vingt ans plus tôt :
— Mes enfants, ça pue la merde.
Alors, il décide d’agir. Il achète une maison de campagne, pour s’éloigner de Paris. Il trouve une ferme, dans l’Eure, près d’Évreux, surnommée
— Faisons-nous un peu discrets si vous voulez bien, demande Ephraïm à sa femme et ses enfants quand ils arrivent au village.
— Se faire discrets, papa ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Cela veut dire, ne pas clamer sur tous les toits qu’on est juifs ! dit-il avec son accent russe qui, plus que tous les autres membres de la famille, trahit immédiatement ses origines.
Mais cet été 1938, un vent de
— Il n’a pas l’air juif, soupire Ephraïm en voyant son père débarquer en Normandie. Il a l’air de
Devant l’état du jardin, le vieux Nachman secoue sa longue barbe blanche. Il faut tout reprendre en main, créer un potager, remettre le puits en état de fonctionner, transformer la petite grange en poulailler. Il faut planter des fleurs aussi, pour sa belle-fille Emma qui aime les beaux bouquets. Cette dernière lui conseille plutôt de se reposer et d’arrêter de s’agiter dans tous les sens.