Les Allemands ont envahi la Pologne. Les Français et les Anglais lancent de faibles offensives, ils semblent ne pas véritablement y croire. C’est une sorte de « fausse guerre », que les Anglais surnomment the phoney war. Un journaliste français confond avec le mot funny et cette histoire devient pour toujours la « drôle de guerre ».

Le père d’Emma, Maurice Wolf, écrit des lettres à sa fille dans lesquelles il lui raconte la campagne de septembre et l’entrée des blindés dans la ville de Lodz. Les Wolf vont devoir déménager pour laisser leur maison aux occupants germaniques, et peut-être même leur céder la filature ainsi que la belle datcha où, sur le perron en pierre, Jacques a appris à faire ses premiers pas. Il est douloureux d’imaginer des soldats allemands monter les escaliers où grimpe le lierre. Toute la ville est réorganisée et les quartiers sont divisés en territoires. Miasto, Baluty et Marysin sont réservés aux Juifs. Les Wolf doivent déménager à Baluty pour s’y installer dans un petit appartement. Un couvre-feu est instauré. Les habitants n’ont pas le droit de sortir de chez eux entre sept heures du soir et sept heures du matin.

Ephraïm, comme la plupart des Juifs de France, ne comprend pas ce qui est en train de se tramer.

— La Pologne n’est pas la France, répète-t-il à sa femme.

À la fin de l’année scolaire, la drôle de guerre se termine. Les examens sont reportés ou supprimés. Les filles ne savent pas comment elles obtiendront leurs diplômes. Ephraïm apprend dans le journal que les Allemands sont à Paris – menace étrange, à la fois lointaine et proche. Les premiers bombardements. Le 23 juin 1940, Hitler décide de visiter la ville avec son architecte personnel, Speer, afin que celui-ci s’inspire de Paris pour le projet Welthauptstadt Germania, autrement dit Germania, capitale du monde. Adolf Hitler veut faire de Berlin une ville modèle, reproduisant les plus grands monuments d’Europe, mais avec des volumes dix fois supérieurs aux originaux, dont les Champs-Élysées et l’Arc de Triomphe. Son monument préféré est l’opéra Garnier, avec son architecture néo-baroque.

— Il possède le plus bel escalier du monde ! Quand les dames, dans leurs toilettes précieuses, descendent devant les uniformes faisant la haie… Monsieur Speer, nous aussi, nous devons construire quelque chose comme ça !

Tous les Allemands ne sont pas aussi enthousiastes qu’Hitler à l’idée de venir en France. Les soldats de l’Occupation doivent quitter leur foyer, leur patrie, leur femme et leurs enfants. L’office de propagande nazie lance une grande campagne publicitaire. L’idée est de promouvoir la qualité de vie française. Une expression yiddish est cyniquement détournée pour devenir un slogan nazi, Glücklich wie Gott in Frankreich – Heureux comme Dieu en France.

La famille Rabinovitch ne rentre pas à Paris après l’annonce de l’armistice du 22 juin 1940. Ils suivent les départs vers l’ouest et posent leurs valises pour quelques semaines en Bretagne, au Faouët près de Saint-Brieuc. Les filles sont d’abord surprises par l’odeur de varech, de sel et de goémon aux abords de la plage. Puis elles s’habituent. Un matin, la mer s’est retirée très loin, à perte de vue. Les filles n’ont jamais vu cela de leurs yeux, elles restent un moment silencieuses.

— On dirait que la mer aussi a peur, dit Noémie.

Pendant quelques jours, les journaux ne paraissent plus, l’occupation de Paris devient alors une chose irréelle, surtout quand on profite des derniers rayons de soleil sur la plage. Les yeux fermés. Le visage tendu vers la mer. Le bruit des vagues et des enfants qui font des châteaux de sable. Les derniers jours d’août donnent plus que jamais l’impression diffuse que ces moments de bonheur ne reviendront plus. Les journées d’insouciance, les moments inutiles. Cette sensation désagréable des derniers jours, que tout ce qui est vécu est déjà perdu.

<p>Chapitre 19</p>
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