— L’administration, ça m’angoisse, répond Emmanuel en allumant avec nonchalance une cigarette. Qu’ils aillent tous se faire foutre.

— Emmanuel n’est pas allé se faire recenser ?

— Non, il choisit l’illégalité. Tu vois, toute leur vie, Nachman et Esther se sont fait du souci pour leur fils Emmanuel, parce que c’était un enfant désinvolte, qui ne voulait pas travailler à l’école ni rien faire comme tout le monde. Et c’est sa désinvolture qui le sauvera. Regarde Ephraïm et Emmanuel. Les voici donc, les deux frères que tout oppose. Deux frères mythologiques. Ephraïm a toujours été travailleur, fidèle à son épouse, soucieux du bien commun. Emmanuel n’a jamais tenu ses promesses aux femmes, il disparaissait à la moindre difficulté, et se foutait de la France comme de sa première chemise. En temps de paix, ce sont les Ephraïm qui fondent un peuple – parce qu’ils font des enfants et qu’ils les élèvent avec amour, avec patience et intelligence, jour après jour. Ils sont les garants d’un pays qui fonctionne. En temps de chaos, ce sont les Emmanuel qui sauvent le peuple – parce qu’ils ne se soumettent à aucune règle et sèment des enfants dans d’autres pays, des enfants qu’ils ne reconnaîtront pas, qu’ils n’élèveront pas – mais qui leur survivront.

— C’est terrible de se dire qu’Ephraïm obéit à l’État, quand l’État organise sa destruction.

— Mais cela, il ne le sait pas. Il ne peut même pas l’envisager.

Une ordonnance annonce que les ressortissants étrangers de « la race juive » vont être « internés dans des camps », « en résidence forcée ». Elle est brève, lapidaire. Et peu claire. Pourquoi devraient-ils être internés dans des camps ? Et dans quel but ? Les rumeurs évoquent des départs en Allemagne pour « y travailler » sans autre précision. Dans les ordonnances, les Juifs étrangers et sans profession sont considérés comme « en surnombre à l’économie nationale ». Ils vont donc servir de main-d’œuvre dans le pays des vainqueurs.

— … Ce qui est très important aussi, c’est de noter que les premiers départs concernent uniquement « les Juifs étrangers ».

— C’est pensé, j’imagine…

— Bien sûr. Les Français assimilés ont des appuis dans la société. Si les ordonnances avaient commencé par s’attaquer aux Juifs « français », les gens auraient davantage réagi – les amis, les collègues de travail, les clients, les conjoints… Regarde ce qui s’est passé pendant l’affaire Dreyfus.

— Les étrangers, eux, sont moins enracinés dans le pays – donc ils sont « invisibles »…

— Ils vivent dans la zone grise de l’indifférence. Qui va s’offusquer qu’on s’attaque à la famille Rabinovitch ? Ils ne connaissent personne en dehors de leur cercle familial ! Donc ce qui va compter, au départ, dans la mise en place de ces ordonnances, c’est de faire des Juifs une catégorie « à part ». Avec, à l’intérieur de cette catégorie, plusieurs catégories. Les étrangers, les Français, les jeunes, les vieux. C’est tout un système réfléchi et organisé.

— Maman… il y a bien un moment où on ne pourra plus dire « on ne savait pas »…

— L’indifférence concerne tout le monde. Envers qui, aujourd’hui, es-tu indifférente ? Pose-toi la question. Quelles victimes, qui vivent sous des tentes, sous des ponts d’autoroute, ou parquées loin des villes, sont tes invisibles ? Le régime de Vichy cherche à extraire les Juifs de la société française, et y parvient…

Ephraïm est convoqué à la préfecture. En dehors de ce déplacement, il n’est plus autorisé à voyager.

On le reçoit pour mettre à jour les renseignements le concernant lui et sa famille.

— Au précédent rendez-vous, vous vous êtes déclaré « cultivateur », affirme l’agent administratif qui le reçoit.

Ephraïm se sent mal, il sait qu’il a menti.

— Combien possédez-vous d’hectares ? Avez-vous des employés ? Des ouvriers agricoles ? Quelles machines utilisez-vous ?

Ephraïm est bien obligé de dire la vérité. En dehors de son petit jardin, de ses trois poules, ses quatre cochons et d’un petit terrain potager qu’il partage avec un voisin… on ne peut pas dire qu’il soit à la tête d’une grande propriété agricole.

La personne chargée de mettre à jour la fiche d’Ephraïm s’empresse de rayer la mention « cultivateur » au crayon de papier. Elle inscrit dans la marge : « M. Rabinovitch possède une propriété de 25 ares sur laquelle il a quelques pommiers. Il élève quelques poules et lapins pour sa consommation personnelle. »

— Tu comprends la logique ? Elle est redoutable.

— Oui, on te pousse à mentir, puis on te traite de menteur. On t’empêche de travailler – et ensuite on t’explique que tu es un parasite sur le territoire.

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