Après avoir traversé le pont des Arts, j’ai aperçu au loin une enseigne en lettres capitales, vert fluo, qui m’était familière. Je l’avais vue plus d’une fois scintiller, tard le soir, en traversant la rue de Rivoli au niveau du Louvre. Certaines lettres ne s’allumaient plus. On lisait DUC DE CIVE. J’avais toujours pensé qu’il s’agissait d’un club de jazz démodé.
Devant la porte en bois, j’ai trouvé une plaque en laiton dorée, vissée juste au-dessus du digicode : « Enquêtes » et « 1er étage ».
La porte s’est ouverte automatiquement, j’ai suivi le couloir jusqu’à une salle d’attente. Il n’y avait personne, tout était silencieux. Le brevet original de M. Jean Duluc, le fondateur de l’agence, encadré au mur, confirma que je ne m’étais pas trompée d’endroit. La pièce était vide, à l’exception de quelques bibelots exposés dans une vitrine. Je me demandai si ces objets avaient une valeur sentimentale pour le détective privé ou s’il les avait achetés uniquement pour décorer sa salle d’attente. Ces objets étaient si incongrus qu’ils agissaient avec un pouvoir hypnotique. Le premier bibelot était une figurine en porcelaine représentant la jarre chinoise du
J’ai attrapé sur la table basse le prospectus de l’agence.
La suite du livret expliquait que Jean Duluc était né le 16 juin 1881 à Mimizan, dans le département des Landes, avant d’obtenir vingt-neuf ans plus tard un brevet de détective délivré par la préfecture de police de Paris. Les nombreuses photographies reproduites nous apprenaient même qu’il mesurait 1,54 mètre, un petit homme pour son époque donc, mais à la moustache très longue, une extraordinaire moustache en forme de guidon, à la façon des brigades du Tigre, enroulée sur elle-même aux extrémités.
La porte de la salle d’attente s’est ouverte avant que je ne puisse lire la fin du texte.
— Suivez-moi, m’a dit le détective, essoufflé comme s’il revenait d’une course-poursuite infernale. Mon train a eu du retard, désolé.
Sympathique, trapu, âgé d’une soixantaine d’années, des cheveux gris parsemés, Franck Falque portait une grosse paire de lunettes en écaille, un pantalon à bretelles d’un velours marron plus ou moins assorti à sa veste, une chemise qui n’avait jamais dû rencontrer de fer à repasser et un visage rond de bon vivant. Je l’ai suivi dans son bureau, une pièce si étroite qu’on pouvait quasiment toucher les murs en écartant les bras. La fenêtre donnait sur la rue du Louvre et son agitation.
Juste en dessous se trouvait un immense aquarium éclairé par des néons bleus où nageaient une vingtaine de guppys, ces poissons d’eau douce originaires d’Amérique latine. Ils avaient tous des couleurs vives, bleutées ou jaunes, et leurs écailles bordées de noir me firent penser aux lunettes du détective. J’en ai déduit que Franck devait nourrir une passion pour ces poissons… d’où la présence des bibelots « aquatiques » de la salle d’attente.
Derrière le bureau, des dossiers entassés les uns sur les autres, comme des sandwichs éventrés, dégoulinaient.
— Alors, cette carte postale ? me dit-il avec un accent du Sud-Ouest, sans doute comme l’avait déjà, il y a plus d’un siècle, Jean Duluc qui avait vu le jour à Mimizan.
— Voilà, dis-je en m’asseyant en face de lui, je vous l’ai apportée.
J’ai sorti la carte postale de mon sac à main pour la lui donner.
— Donc c’est votre mère qui a reçu cette carte anonyme, c’est cela ?
— Tout à fait. En 2003.
Falque a pris le temps de la lire.
— Et qui sont ces gens, là, Ephraïm… Emma… Jacques et Noémie ?
— Ce sont les grands-parents de ma mère. Son oncle et sa tante.
— Bon… et c’est pas l’une des quatre personnes, qui a pu l’envoyer, la carte ? m’a-t-il demandé dans un soupir, comme le garagiste vous demande d’emblée si vous n’avez pas tout simplement oublié de mettre de l’huile.
— Non, ils sont tous morts en 1942.
— Tous ? a demandé le détective, déstabilisé.
— Oui. Tous les quatre. Morts à Auschwitz.