— C’est important, tu sais. Tu ne peux pas laisser passer une chose pareille, a-t-elle dit en cherchant une clope dans son paquet de cigarettes déjà entamé.
— Je vais le faire, maman. Alors, on monte dans ton bureau la chercher ?
Lélia m’a fait entrer dans son bureau qui ne changeait pas avec les années. En dehors d’une photo de ma fille, punaisée sur le mur, tout était exactement comme autrefois. Les meubles couverts des mêmes objets et des mêmes cendriers, les bibliothèques pleines des mêmes livres et des mêmes boîtes d’archives. Pendant qu’elle commençait à chercher, j’ai pris dans ma main un petit pot d’encre noire, biseauté sur les côtés et brillant sur son bureau comme une obsidienne. Il datait du temps où elle rechargeait elle-même ses cartouches, de ce temps où je la regardais taper ses articles sur une machine à écrire. J’avais l’âge de Clara.
— Je crois qu’elle est là, a dit Lélia en ouvrant un tiroir de son bureau.
Ses doigts tâtonnaient dans le noir, ils fouillaient entre des souches de chéquiers, des factures d’EDF, des agendas périmés et une collection de vieux tickets de cinéma, ces gisants de papier qu’on entasse et que les générations suivantes hésiteront à jeter, quand ils videront les tiroirs de nos meubles après nous.
— La voilà ! je l’ai ! s’est exclamée ma mère comme lorsque autrefois elle me retirait une écharde du pied.
Lélia me l’a tendue en disant :
— Qu’est-ce que tu veux faire exactement avec cette carte postale ?
— Je voudrais retrouver la personne qui nous l’a envoyée.
— C’est pour un scénario ?
— Rien à voir… non… j’ai envie de savoir.
Ma mère a eu l’air surprise.
— Mais comment tu vas t’y prendre ?
— Eh bien tu vas m’aider, ai-je dit en levant les yeux, pour lui montrer sa bibliothèque.
Les archives du bureau de Lélia avaient encore augmenté de volume.
— J’ai l’intuition que son nom est sûrement là-dedans, quelque part.
— Écoute, tu peux la garder… mais je n’ai pas tellement le temps de réfléchir à tout ça.
Ma mère me prévenait à sa façon qu’elle ne m’aiderait pas sur ce coup-là. Cela ne lui ressemblait pas.
— Quand tu as reçu la carte postale, tu te souviens, on en a parlé tous ensemble…
— Oui je me souviens.
— Tu n’as pas pensé à des gens en particulier ?
— Non. Personne.
— Tu ne t’es pas dit, tiens, c’est Untel qui aurait pu envoyer cette carte postale ?
— Non.
— C’est bizarre.
— Qu’est-ce qui est bizarre ?
— On dirait que tu n’es pas curieuse de savoir qui…
— Prends-la si tu veux, mais ne m’en parle pas, a dit Lélia en me coupant la parole.
Elle s’est approchée de la fenêtre pour s’allumer une cigarette – quelque chose dans l’air est devenu inflammable et j’ai senti que ma mère cherchait à se calmer en s’éloignant physiquement de moi. Et comme une feuille de papier dont l’épair se dessine devant une source lumineuse, au moment où ma mère s’est mise devant la fenêtre, j’ai vu apparaître à l’intérieur d’elle la forme d’une boîte en fer toute froide, dont la rouille avait scellé les bords – ma mère y avait enfermé la carte postale pour des raisons qui me semblaient maintenant évidentes, mais que je ne m’étais pas formulées jusqu’alors. Ce que ma mère avait enfermé au fond du puits noir de sa boîte en fer – j’emprunte les mots d’Helen Epstein – «
— Excuse-moi maman, je suis désolée. Je ne voulais pas te brusquer. Je comprends que tu n’aies pas envie d’entendre parler de cette carte postale. Allez… buvons ce thé.
Nous sommes retournées à la cuisine où ma mère m’a préparé un sac avec un pot de cornichons malossol, mes préférés, que je mangeais enfant à quatre heures pour le goûter. J’aimais leur mélange de mollesse et de croquant, leur fade saveur aigre-douce. Lélia nous nourrissait de harengs marinés, de pain noir en tranches, de gâteaux au fromage blanc, de galettes de pomme de terre, de tarama, de blinis, de caviar d’aubergine, et de pâtés de foie de volaille. C’était sa façon à elle de perpétuer une culture disparue. À travers le goût de la Mittle Europa.
— Allez, je te raccompagne en voiture à la gare du RER, m’a-t-elle dit.
En descendant les marches d’escalier, j’ai remarqué la nouvelle boîte aux lettres, flambant neuve.
— Vous avez changé la boîte aux lettres ?
— L’autre avait fini par rendre l’âme.
Je suis restée figée quelques secondes, déçue par la disparition de notre vieille carcasse, comme si on m’annonçait qu’un témoin essentiel à mon enquête avait rendu l’âme.
Dans la voiture, j’ai reproché à ma mère de ne pas m’avoir prévenue de ce changement. Lélia s’est étonnée et a ouvert la fenêtre de la voiture, allumé une énième cigarette et m’a promis :
— Je t’aiderai à trouver l’auteur de la carte postale. À une condition.
— Laquelle ?
— Que tu règles au plus vite ce qui s’est passé à l’école avec ta fille.