— Vous ne pouvez pas comprendre ! s’est écrié William. Georges et moi, dans notre génération, avons subi beaucoup d’antisémitisme et ça marque, n’est-ce pas, Georges ?
Georges s’est mis à rire parce que William était devenu soudain très théâtral.
— Écoute, William, lui a-t-il répondu, je suis d’accord avec toi sur tout. Mais si je suis honnête, je n’ai jamais subi d’acte antisémite. Ni à l’école, ni dans mon travail.
William a posé ses bras sur son ventre. Il n’en revenait pas d’une telle idiotie prononcée par son cousin. En souriant, sûr de son effet, il a demandé à Georges :
— Ah bon, tu es vraiment sûr ?
— Oui, a confirmé Georges. J’en suis sûr.
— Tu veux dire que tu ne t’es jamais interrogé sur ce qui t’est arrivé, l’année de ta
Soudain Georges a compris l’allusion de son cousin.
— Ok ok… a concédé Georges dans un geste de contrition qui montrait qu’il s’avouait vaincu. Je me trouvais à l’intérieur de la synagogue, le soir de l’attentat de la rue Copernic.
— Si c’est pas un acte antisémite ! a crié William en se levant.
Sa chaise est tombée en arrière, on aurait dit une pièce de théâtre que se jouaient les deux cousins.
— Oui, c’était le 3 octobre 1980, quelques mois après ma
— Pardon de t’interrompre, a dit William, mais je voudrais préciser une chose à mon fils : la date avait été choisie pour célébrer la nuit du 3 octobre 1941, où six synagogues avaient été attaquées dans Paris ! Dont Copernic.
— C’était l’office du vendredi soir, la synagogue était pleine, j’étais en train de prier avec ma sœur. Une dizaine de minutes avant la fin de l’office, pendant le
— Et toi ?
— Moi sur le moment non. Mais, le soir dans mon lit, mes jambes se sont mises à trembler, sans que je puisse les maîtriser.
— Ensuite, ajouta William, tu te souviens, les déclarations antisémites de Raymond Barre.
— … oui, il était Premier ministre à l’époque… il a dit que cet attentat était d’autant plus choquant qu’il avait frappé « des Français innocents » qui se trouvaient dans la rue, par hasard, devant la synagogue.
— Il a dit « des Français innocents » ?
— Oui, oui ! Comme si dans son esprit, nous, les Juifs, n’étions ni tout à fait français ni vraiment innocents…
— Mais tu ne penses pas que cet attentat a laissé une trace en toi ?
— Non. Je ne pense pas.
— C’est du déni tout ça.
— Tu crois ?
— Oui, c’est du déni. De l’enfouissement. Et aussi le sentiment d’être protégé par l’assimilation.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Regarde-nous, autour de cette table, a dit François. Nous sommes tous des enfants ou des petits-enfants d’immigrés. Tous autant que nous sommes. Et est-ce que nous nous pensons comme tels ? Absolument pas. Nous nous pensons comme des bourgeois français, issus des classes moyennes qui ont réussi. Nous avons tous le sentiment d’être parfaitement assimilés. Nos noms ont tous des consonances étrangères, et pourtant nous connaissons les bons vins du terroir, nous avons lu la littérature classique, nous cuisinons la blanquette de veau… Mais réfléchissez bien et demandez-vous si ce sentiment d’être profondément ancrés ici ne ressemble pas à ce que ressentaient les Juifs français de 1942 ? Beaucoup avaient servi l’État pendant la Première Guerre. Et pourtant on les a envoyés dans les trains.
— Voilà. Tout cela c’est le même déni. De penser qu’il ne t’arrivera rien.
— Mais personne ne vous demande vos papiers quand vous prenez le métro. Arrêtez votre délire, a dit le fils de William.
— Ce n’est pas un « délire ». La France traverse une période de grande violence, économique et sociale. Si tu regardes l’histoire de la Russie de la fin du XIXe, de l’Allemagne des années 30, ces facteurs ont toujours provoqué des manifestations antijuives : depuis que le monde est monde. Dis-moi pourquoi ce serait différent aujourd’hui ?
— Écoute, la fille d’Anne a eu un problème à l’école. N’est-ce pas ? Raconte ce qui s’est passé.
Tous les regards se sont tournés vers moi. Je n’avais quasiment pas participé au débat depuis le début du repas. Et les amis de Georges étaient curieux de m’entendre – il leur avait beaucoup parlé de moi.
— Attendez, on ne sait pas encore ce qui s’est passé à l’école… ai-je commencé. Mais quelque chose l’a perturbée et… elle a demandé à ma mère si elle était juive…