Lorsque ma mère parle, des mots volent au-dessus de ma tête, insectes de nuit qui vrombissent autour de mes oreilles. Parmi eux, il y en a un qui revient dans leurs conversations, un qui n’est jamais prononcé comme les autres, avec une sonorité particulière – un mot qui me fait peur et m’excite en même temps. Ma répulsion naturelle à l’entendre est contredite par les frissons de mon corps dès qu’il apparaît – car j’ai bien compris que ce mot a un rapport avec moi, oui, je me sens « désignée » par lui.

Dans la cour de récréation, avec les autres enfants, je n’aime plus jouer à cache-cache parce que je ressens la peur douloureuse d’être découverte – la peur de la proie. À l’une des surveillantes qui s’interroge sur mes pleurs, je réponds : « Dans ma famille on est juifs. » Je me souviens de son regard étonné à ce moment-là.

Automne 1986.

Je suis en classe de CM1. La plupart de mes camarades vont au catéchisme et se retrouvent le mercredi après-midi pour faire des activités.

— Maman, je voudrais m’inscrire à l’aumônerie.

— Ce n’est pas possible, répond Lélia, agacée.

— Mais pourquoi ?

— Parce que nous sommes juifs.

Je ne sais pas ce que cela veut dire mais je sens qu’il vaut mieux ne pas insister. Soudain j’ai honte de mes désirs, honte d’avoir voulu participer à l’aumônerie – tout ça parce que les petites filles portent de belles robes blanches le dimanche devant l’église.

Mars 1987.

Dans les emballages de Malabar à l’odeur sucrée, on trouve des décalcomanies. Il faut retirer le papier protecteur, le passer sous l’eau puis attendre que l’image se colle contre la peau. J’en applique un à l’intérieur de mon poignet.

— Enlève ce tatouage immédiatement, me dit Lélia.

— Moi, j’ai envie de le garder, maman.

— Mamie sera très fâchée si elle voit ce que tu t’es fait.

— Mais pourquoi ?

— Parce que les Juifs ne se font pas de tatouages.

De nouveau le mystère. Sans autre explication.

Début de l’été 1987.

Shoah de Claude Lanzmann est diffusé pour la première fois à la télévision française durant quatre soirées. Je sens bien, malgré mes 8 ans, qu’il s’agit d’un événement très important. Mes parents décident d’enregistrer les émissions télévisées grâce au magnétoscope acheté l’été précédent pour la Coupe du monde de football.

Les cassettes de Shoah sont rangées à part, on ne les mélange pas avec les autres VHS. Ma grande sœur a dessiné une étoile de David sur chaque tranche, avec un point d’exclamation rouge et cet ordre en grosses lettres : NE PAS EFFACER. Ces cassettes me font peur, je suis contente qu’elles soient rangées à l’écart.

Ma mère les regarde pendant de longues heures. Il ne faut pas la déranger.

Décembre 1987.

Je finis par demander à ma mère :

— Qu’est-ce que cela veut dire, maman, être juif ?

Lélia ne sait pas vraiment quoi répondre. Elle réfléchit. Puis va chercher un livre dans son bureau. Elle le pose par terre sur le tapis, dont l’épaisse laine blanche peluche sur les bords.

Face à ces photographies en noir et blanc, ces images de corps décharnés en pyjamas, de fils barbelés sous la neige, de cadavres empilés les uns sur les autres et de montagnes d’habits, de lunettes et de chaussures, mes huit années de vie ne sont pas suffisantes pour réussir à organiser une résistance mentale. Je me sens physiquement attaquée, blessée par elles.

— Si nous étions nées à cette époque-là, nous aurions été transformées en boutons, dit soudain Lélia.

Les mots contenus dans cette phrase « nous aurions été transformées en boutons » dessinent une idée trop bizarre, qui m’abîme.

Ce jour-là les mots brûlent la peau de mon cerveau. C’est un endroit où plus rien ne poussera, un angle mort de la pensée.

Ma mère s’est-elle trompée ce jour-là en utilisant le mot « bouton » ? Ou est-ce moi qui ai confondu avec le mot savon ? Les expériences effectuées sur les restes humains des Juifs avaient pour but de fabriquer, à partir de la graisse, des « savons » et non des « boutons ».

Néanmoins c’est ce mot qui me reste en tête pour toujours. Je déteste recoudre des boutons – à cause de cette idée très désagréable que je pourrais être en train de recoudre un ancêtre.

Juin 1989.

C’est l’année du bicentenaire de la Révolution française. Mon école organise un spectacle sur l’année 1789. Les rôles sont distribués. Je suis choisie pour jouer Marie-Antoinette et le garçon qui est choisi pour jouer Louis XVI s’appelle Samuel Lévy.

Le jour du spectacle, ma mère et le père de Samuel discutent ensemble. Lélia fait un commentaire ironique sur le choix des acteurs pour interpréter les têtes couronnées, destinées à la décapitation. De nouveau, ce mot « juif » qui tombe dans mon oreille avec la froideur effrayante d’une guillotine. Je ressens une émotion trouble, la fierté d’être différente, mêlée d’une menace de mort.

Cette même année, 1989.

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