Il est vrai qu’à observer Nachman et Esther, assis l’un à côté de l’autre, comme deux petits gâteaux dans la vitrine du pâtissier, il est difficile de les imaginer en fermiers d’un nouveau monde. Ils se tiennent droits, impeccablement apprêtés. Esther est encore coquette, malgré ses cheveux blancs, qu’elle porte en chignon bas. Elle ne boude ni les rangées de perles, ni les camées. Nachman porte toujours ses fameux costumes trois-pièces coupés chez les meilleurs couturiers français de Moscou. Sa barbe est blanche comme du coton et toute sa fantaisie s’exprime dans ses cravates à pois, qu’il assortit à ses mouchoirs de poche.
Exaspéré par ses enfants, Nachman se lève de table. La veine de son cou a tant gonflé qu’elle semble sur le point d’éclabousser la belle nappe d’Esther. Il faut qu’il aille s’allonger pour calmer son cœur qui s’emballe. Avant de fermer la porte de la salle à manger, Nachman demande à tout le monde de bien réfléchir, avant de conclure :
— Il faut que vous compreniez une chose : un jour, ils voudront tous nous voir disparaître.
Après ce départ théâtral, les conversations reprennent joyeusement autour de la table, jusque tard dans la nuit. Emma s’installe au piano, elle recule un peu le tabouret à cause de son ventre. La jeune femme est diplômée du prestigieux Conservatoire national de musique. Mais elle aurait voulu devenir physicienne. Mais elle n’a pas pu à cause du
Bercé par les morceaux de musique que sa femme interprète au salon, Ephraïm parle politique avec ses frères et sœurs au coin du feu. Cette soirée est si agréable, la fratrie se soude, en se moquant gentiment du patriarche. Rabinovitch ne savent pas que ce sont les dernières heures qu’ils passent ensemble, tous réunis.
Le lendemain, Emma et Ephraïm quittent la
Emma regarde le paysage défiler derrière la fenêtre de leur fiacre. Elle se demande si son beau-père n’a pas raison, peut-être serait-il plus prudent de partir s’installer en Palestine. Le nom de son mari figure sur une liste. La police peut venir l’arrêter chez lui à tout moment.
— Quelle liste ? Pourquoi Ephraïm est-il poursuivi ? Parce qu’il est juif ?
— Non, pas à ce moment-là. Je te l’ai dit, mon grand-père est un socialiste révolutionnaire. Or, après la révolution d’Octobre, les bolcheviques ont commencé à éliminer leurs anciens frères d’armes : les mencheviques et les socialistes révolutionnaires sont pourchassés.
De retour à Moscou, Ephraïm doit donc se cacher. Il trouve une planque, près de son appartement, afin de pouvoir rendre visite à sa femme, de temps en temps.
Ce soir-là, il veut se laver avant de repartir. Pour couvrir les bruits de l’eau sur la cuvette en zinc de la cuisine, Emma s’installe au piano, en appuyant fort sur les touches d’ivoire. Elle se méfie des voisins et des délations.
Soudain, on frappe à la porte. Les coups sont secs. Autoritaires. Emma se dirige vers l’entrée, la main sur son gros ventre.
— Qui est là ?
— Nous cherchons ton mari, Emma Rabinovitch.
Emma fait patienter les policiers dans le couloir, que son mari ait le temps de ranger toutes ses affaires et de s’installer dans une cachette qu’ils ont fabriquée, un faux fond d’armoire, derrière les couvertures et le linge de maison.
— Il n’est pas là.
— Laisse-nous entrer.
— Je prenais un bain, laissez-moi m’habiller.
— Fais venir ton mari, ordonnent les policiers qui commencent à s’agacer.
— Je n’ai aucune nouvelle de lui depuis plus d’un mois.
— Tu sais où il se cache ?
— Non, je n’en ai aucune idée.
— Nous allons défoncer la porte et fouiller la maison.
— Eh bien si vous le trouvez, donnez-lui de mes nouvelles !
Emma ouvre la porte et met son gros ventre bien en avant, sous le nez des policiers.
— Regardez comme il m’a abandonnée… dans cet état !
Les policiers entrent dans l’appartement. Emma s’aperçoit que la casquette d’Ephraïm traîne sur le gros fauteuil du salon. Alors elle feint un malaise. Elle sent la casquette s’écraser sous son poids. Son cœur bat très fort.
— Ta grand-mère Myriam n’est encore qu’un fœtus, mais elle vient d’éprouver physiquement ce que signifie avoir la peur au ventre. Les organes d’Emma se resserrent autour du fœtus.
À la fin de la perquisition, la jeune femme reste imperturbable :
— Je ne vous raccompagne pas, ou je crains bien de perdre les eaux ! dit-elle aux policiers, le front pâle. Vous seriez dans l’obligation de m’aider à accoucher.