— Ils vous donneront tous la même chose. Nous n’avons que rembarras du choix parmi les candidats. Si l’un refuse, un autre acceptera. En temps de guerre, ce ne sont pas les fusils qui manquent !

Vigo ne put contenir une éruption de lave. Hier, il aurait accepté la proposition. Mais aujourd’hui…

— Et vous, si on vous baissait votre salaire ? Demain je vous dis : Charles (vous n’avez pas une tête à vous appeler Charles mais faisons comme si) Charles, il nous faut baisser votre salaire de trente pour cent ! C’est primordial pour la survie de l’entreprise !

L’homme se cabra. Un iguane qui déploie sa collerette pour effrayer ses adversaires.

— Pardon ?

— Oui Charles, vous m’avez bien compris. Trente pour cent. Vous allez devoir faire l’impasse sur votre Mercedes bas de gamme, vos ersatz de costumes grandes marques et vos fausses chemises Lacoste.

Vigo se leva et s’approcha de la baie vitrée, mains dans le dos à la manière d’un PDG. Il se sentait à l’aise ici, finalement. En bas, le boulevard périphérique se saturait de gomme et de métal. Les axes vers Dunkerque et Paris n’étaient plus qu’une mélasse incandescente. Vigo amplifia le malaise. Le DRH hallucinait.

— Charles, vous êtes préformaté, conditionné, un pur produit de la société de consommation. Au début du siècle, les chevaux qui descendaient dans la mine ne remontaient que morts. On leur crevait les yeux pour leur faire oublier l’enfer où ils se trouvaient. Aujourd’hui, on fait pareil avec les humains. Rien n’a évolué. Boulot-métro-dodo je parie ? Une femme, deux enfants, un chien ? Un labrador qui s’appelle Médor peut-être ? Quand vous rentrez, vous ne voyez pas vos gosses, et votre femme dort sur le canapé du salon, lasse de vous attendre. Vous vivez dans la lumière de votre société et dans l’ombre de votre famille. Vos allers-retours sur Paris vous cassent en deux, mais vous ne dites rien, vous subissez ! Je me trompe ?

La tête d’œuf vira au rouge. De petites veines saillaient sur son cou.

— Vous êtes… Dehors !

Vigo jubilait. Cette sensation de pouvoir le portait au nirvana.

— Mais avec plaisir mon cher Charles ! Continuez à faire le pitre dans vos catacombes de verre. Ces vingt mètres carrés sont votre cercueil, vous êtes un emmuré vivant et vous ne vous en apercevez même pas. Moi je vais profiter de la société et de mes Assedics. Indirectement, je vous vole votre argent. Du pur bonheur !

Un poing qui claque sur le bureau. Des joues qui vibrent. Une corde de violon qui pète au fond du larynx.

— Vous êtes grillé, Nowak ! J’ai le bras long ! Plus une seule société de la région ne voudra de vous ! Ne fichez plus jamais les pieds dans notre entreprise !

Vigo lui tourna le dos.

— Pas de risque. Ces corps qui se putréfient sous mes yeux me répugnent… Ha ! Au fait Charles, il faudra faire des efforts au point de vue vestimentaire. Votre cravate est très laide. Je n’en voudrais même pas pour me pendre.

Echec et mat. Le roi est mort.

Vigo abandonna la Vieille Bourse et l’Opéra avant de s’envoler en direction de la Grand’ Place, les mains dans les poches de son caban. Sa cravate croupissait au fond d’une poubelle. Il se sentait léger, soulagé, enfin libéré. Les ordres, les exigences, pour gagner des pousses de pissenlits. Terminé ! À partir d’aujourd’hui, il tenait la barre. Hisse et haut !

Lui et ce fantastique coup de pouce divin.

Il poussa un rugissement à la Mick Jagger, ce qui fit sourire quelques bonnets.

Il acheta deux croissants et s’installa sur les marches qui dévalaient du siège social de La Voix du Nord. Déjà à cette heure, des silhouettes capuchonnées s’engouffraient rue de Béthune pour un safari-cadeaux de dernière minute. Au centre de la place, devant le théâtre du Nord, la grande roue décochait des murmures féeriques, lançant aux cieux une poignée de touristes anglais. La capitale européenne de la culture bouillonnait de vie.

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