Après vingt minutes, il n’avait pas répondu au tiers des questions. Comment se concentrer avec le coup magistral de la veille ? Le magot dissimulé dans sa remise à charbon aspirait toutes ses pensées. Le bruissement des billets qu’on froisse investissait son esprit à la manière d’un virus sournois. Et, fort heureusement, il n’y avait aucun vaccin pour ce genre d’infection.
En route pour Lille, il s’était branché sur France Bleue Nord, à l’affût des nouvelles régionales. On ne parlait ni de graffitis, ni d’accident, ni de disparition. Un bon point de ce côté-là.
Il pinça son stylo et cocha n’importe quoi, histoire d’exciter sa parcelle de chance, de profiter de la loi des séries qui rythme la sinusoïde des destinées.
Face à lui, le quatuor de chômeurs s’étripait des yeux. Ces pauvres types disputaient ici leur avenir, une promesse de jours ensoleillés. Lécher des bottes pour pouvoir nourrir sa famille. Aujourd’hui, Vigo crachait sur ces bottes.
Il desserra le nœud de sa cravate, en proie à des bouffées de chaleur. Dues non à l’angoisse, mais plutôt à l’envie d’exploser de joie, de crier à tue-tête, de se rouler nu dans la neige. Il secoua la tête. Que faisait-il dans cet aquarium, à barboter pour un poste qui n’en valait pas la peine ? Combien ? Trente-cinq mille euros annuels ? Une poussière d’étoile ! Il cachait au fond d’un sac plus d’une vie de salaire ! Net et non imposable !
Comment envisager un seul instant de continuer à jouer les esclaves ?
Il s’apprêtait à déguerpir quand un type aussi souriant qu’une tête de mort entra, empila les tests et le pria de le suivre. Un chauve à lunettes qui avait perdu ses cheveux à force de stress et de réunions, une machine à broyer de l’humain. La logique du jeune informaticien, sa volonté de ne rien laisser transparaître lui ordonnèrent d’obtempérer.
Porte 12. Vaste bureau, style intérieur de morgue. Pas une feuille de travers. Poubelles vides. Stylos capuchonnés. L’illusion d’une réussite.
Le directeur des ressources humaines invita Vigo à s’asseoir, s’attarda sur la boule violacée de son arcade, avant d’annoncer froidement :
— Je reviens, je vais passer votre test dans la machine.
Il réapparut avant même de disparaître. La magie des gens pressés.
— Vos résultats sont assez impressionnants, mais maintenant, donnez-moi l’envie de vous choisir parmi la vingtaine de candidats que nous rencontrons pour ce poste.
Amusé devant ce déversement de chance, Vigo posa son CV devant lui et présenta son cursus. L’homme à la tête d’œuf l’interrompit d’emblée.
— Mal parti, monsieur Nowak ! Rangez-moi votre CV ! J’espère que vous avez la tête suffisamment bien faite pour vous souvenir de votre parcours, tout de même !
Vigo hésita et finit par s’exécuter. Il l’avait signalé à Sylvain : en aucun cas l’argent ne devait modifier leurs habitudes. Mais il sentait qu’une cire brûlante pouvait à tout moment jaillir de ses lèvres et exploser à la face de l’Œuf.
Après une inspiration exagérée, il
s’enfonça dans un ressac de mensonges et de vérité, récita des phrases types
sur la motivation, l’envie de réussir, le
— Intéressant, monsieur Nowak. Quels sont vos objectifs de carrière ? Comment vous voyez-vous dans dix ans ?
Réponse formatée qui sembla plaire au robot. L’homme exhibait une dentition à faire pâlir un grand requin blanc.
— Vous avez noté sur la fiche de renseignements un salaire indicatif de quarante mille euros bruts annuels, poursuivit le rapace. Combien gagniez-vous dans votre ancienne entreprise ?
— Trente-huit mille, mentit Vigo.
Toujours gonfler de quinze pour cent. Par principe, pour anticiper les baisses systématiques.
— Cela me paraît beaucoup, à la vue de vos compétences. Les marchés sont très tendus en ce moment. Je pense que vous en êtes conscient.
Dents blanches lâcha un rire de mafieux.
— Nos clients baissent sans cesse les coûts de nos prestations. Qui dit chute des prix dit régression des salaires, forcément ! Vous n’aurez pas mieux que trente-deux mille euros si vous venez chez nous… Non négociables…
Le couteau sous la gorge. Le prétexte de la crise pour lui proposer des revenus minables. Le DRH s’écrasa en vainqueur dans son siège à roulettes, bras croisés.
— Alors ? s’impatienta-t-il.
Coup de bluff.
— Il… j’ai d’autres entretiens dans la semaine. Il faut que je réfléchisse.
— On ne la joue pas au rabais chez MediaTech ! Vous n’aurez guère plus si vous venez chez nous. Avec les tensions économiques actuelles, il ne faut pas vous attendre au miracle, ici comme ailleurs. C’est triste à dire, mais les recruteurs le savent.
— Mais vous me proposez un salaire de débutant ! J’ai plus de quatre années d’expérience !