Vigo roula l’emballage de ses croissants, le jeta au bas des marches puis observa les passants qui déviaient pour éviter le maigre obstacle. Amusante cette manière d’agir sur les courbes de vies sans le moindre effort. Là, cette femme avec son sac rouge. Hop ! Un pas de travers à cause de la boulette. Une demi-seconde dérobée à sa matinée. Une action qui allait se répercuter sur des milliers de gens, des milliards d’atomes. Elle allait croiser d’autres personnes que celles initialement prévues – prévues par qui ? –, influer inconsciemment sur leurs rythmes, leurs comportements. L’air se déplacerait d’une façon différente, les odeurs aussi, de timides molécules olfactives donneraient soudain l’envie au buraliste du coin de fumer et donc de servir un client cinq secondes plus tard. Pressé, plus nerveux, l’homme roulerait un peu plus vite au retour. Pas grand-chose, peut-être un kilomètre par heure supplémentaire. Son attitude jouerait sur une infinité de trajectoires, de comportements, qui eux-mêmes… Tellement anodin. Il croiserait les doux rebonds d’un ballon d’enfant, freinerait, mais trop tard. Appellerait la mort. Pleurs, enterrements. Suicides peut-être. Et ainsi de suite.

À l’origine ? Une boulette de papier…

Vigo sauvait et arrachait des vies sans que personne ne s’en aperçoive. Le pouvoir caché des êtres intelligents.

À nouveau à flâner, il dévora les façades enguirlandées, les vitrines aguichantes. Tout lui appartenait, virtuellement. Qu’est-ce qui l’empêchait d’entrer, d’acheter à gogo et de lâcher quelques billets fleuris de son chapeau de magicien ?

Il voulut tenter une expérience anodine. Palper de plus près cette sensation – une réalité – de richesse. Il traversa en diagonale la place du Général de Gaulle et bifurqua dans la rue Nationale. Au numéro 107, il entra. Il crut alors s’aventurer sur les terres humides de Cuba, s’enfoncer dans un champ au tabac d’exception. Plus de deux cents références de cigares étaient présentés dans leurs plumiers en cèdre ou en aulne massif. Des Amerinos, Regalias, Coronas et autres Panatelas, drapés dans leurs capes sombres. Vigo ne connaissait des cigares que les José L. Piédra soldés par fagots de vingt-cinq, ou comment donner aux pauvres une illusion de richesse.

Il se fit accompagner au déambulatoire obscur et exigu, une caverne d’arômes, une gorge de saveurs tapissée d’histoire et d’exotisme. On s’occupait de lui et il adorait ça.

— Je veux la perle rare, poussa-t-il d’une voix de ténor. Qu’il me procure l’excitation de l’allumette entre les mains du pyromane.

Les yeux du vendeur prirent la texture brun-rouge des feuilles de tabac.

— Dans ce cas, je vous conseille le Salomon. L’ex-dictateur cubain Batista les faisait fabriquer pour les offrir à ses hôtes de marque : présidents, ministres ou ambassadeurs.

— Alors… Cela vaut peut-être la peine que je l’essaie ! Mais… ne me décevez pas…

L’homme lui récita un baratin destiné aux riches, parlant de tripe, de sous-cape, de vitole.

Quarante-cinq euros la pièce. Une pacotille. Vigo sortit cinq billets de sa poche.

Cinq billets de cent euros.

Il salua le vendeur et fondit dans les rues serrées du Vieux Lille. La neige avait déjà cessé de tomber, ayant abandonné sur les pavés une transparence de calque. Fausse alerte, songea-t-il en portant le cellulaire à l’oreille. Sylvain décrocha au bout de deux sonneries.

— Nathalie n’est pas à côté de toi ? jeta Vigo d’emblée.

— Non, elle habille Eloïse. Bonjour à toi aussi…

— Et la voiture ?

— J’ai changé le phare. Pour la carrosserie, le type de la casse va pouvoir jeter un œil, mais pas avant trois jours.

— Nathalie a vu quelque chose ?

— Évidemment !

— Qu’est-ce que tu lui as raconté ?

— Tout est arrangé, ne t’inquiète pas. En gros, un type a foncé avec sa mobylette dans mon pare-chocs hier soir, alors qu’on était chez toi, et il s’est enfui. Comme la voiture n’est assurée qu’au tiers, inutile d’appeler l’assurance…

— Très bien. Tu tiens le coup ?

— Je n’ai pas fermé l’œil. J’ai les boules ! Le téléphone a sonné à trois reprises ce matin, à chaque fois j’ai cru…

Il baissa la voix.

— C’est stupide mais j’ai cru qu’il s’agissait des flics ! J’ai peur qu’ils débarquent !

Vigo serra le poing. Ses craintes se matérialisaient.

— Arrête tes bêtises ou Nat va s’apercevoir de quelque chose ! Tu dois te contrôler ! Il le faut, tu m’entends ? Les flics ne viendront jamais, comment veux-tu qu’ils remontent jusqu’à nous ? On est en sécurité, compris ?

— Oui…

Sylvain se racla la voix.

— Écoute, j’ai un gros problème. Un technicien de Depann’gaz est venu. Ma chaudière est morte et nous sommes obligés d’utiliser le vieux feu à charbon avec le conduit rafistolé à l’adhésif. Autant te dire que ça craint ! Il y en a pour trois mille euros. J’ai besoin d’argent. J’ai pensé que je pourrais…

— Hors de question ! On ne touche à rien pour le moment ! Bon sang, t’es taré ou quoi ?

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